EN GUISE DE PROLOGUE�
Nous voil� encore un premier Janvier ! Celui de l'an 2.000 pour �tre pr�cis. L'ann�e prochaine , je " f�terai " mes septante-cinq berges, sans doute avec quelques amis et amies qui pr�tendront que c'est un exploit.
Que nous apportera cette ann�e nouvelle ? Peut-�tre de grosses �preuves � subir ou � partager avec d'autres, proches ou �loign�s. Sans doute aussi mille petites joies qu'il s'agira de ne pas laisser de c�t�, sous peine de passer pour un ingrat envers le Bon Dieu et ses interm�diaires terrestres. Quoi qu'il en soit, pourquoi ne pas donner suite � un projet longtemps caress� : celui d'�crire des souvenirs ? " Quelle id�e ! " s'exclameront certains. " Sympt�me de s�nescence ! " sugg�reront les plus polis . " �de g�tisme ! " rench�riront les autres.
N'�tant ni pionnier de la science, ni " bourlingueur h�ro�que ", moins encore victime de sup�rieurs abusifs ou de compagnons haineux ou jaloux, je ne me sens nullement l'�toffe d'un h�ros de biographie historique ou romanc�e. N'emp�che que n� en 1926, dans ce qu'on a appel� avec une amertume � peine consciente " l'entre-deux guerres " j'ai le sentiment de repr�senter une �poque, la fin de ce que Henri Vincenot appelle " la civilisation lente ", celle o�, bien s�r existaient d�j� le train, la voiture, la radio mais o� les gens savaient encore aller � pied ou communiquer leurs nouvelles par le truchement d'une carte postale.
Bref, sans pr�tendre faire �uvre de romancier ou d'historien, j'aimerais fournir � me neveux ou petits- neveux quelqu'aper�u de la mani�re dont on vivait alors. Cela peut les int�resser : on a connu, dans la foul�e de Mai 68, une p�riode o� le " retro " faisait recette. Les joyeuset�s de l'an 2000 - qu'on nous annonce susceptibles de durer et d'empirer - feront peut-�tre resurgir cette mode un peu nostalgique. Et puis, il faut compter avec les archivistes, bien capables de sa r�galer de la moindre broutille.
Ajouterai-je que Janvier est traditionnellement le mois des inventaires et qu'un passage en revue des bonheurs re�us et donn�s - ceux que j'ai mis � profit comme ceux que j'ai b�tement n�glig�s, peut �tre bien �clairant � plus d'un �gard.
Et voil� qu'un encouragement suppl�mentaire m'incite � donner suite � mon projet : un confr�re vient de me signaler l'existence d'un petit groupe de gens int�ress�s par la m�me d�marche. Les contacts furent des plus faciles et c'est donc avec une nouvelle motivation que je reprends la plume. Commen�ons !
I
Trois colonnes � la Une - Un quiproquo � �claircir - Le berceau Hollandais - Un nouveau
Belge - La jolie couturi�re - Maria ET Antoinette - Enfin le bonheur.
Eh bien, oui ! C'est v�rifi� : en feuilletant les collections du quotidien li�geois " La Meuse " j'ai bien lu , en premi�re page du 8 Juin 1926 l'annonce d'un incendie : celui du th��tre wallon du Trocadero. C'est bien ce que j'avais vaguement entendu raconter par mon p�re. Le sinistre s'�tait d�clar� la veille vers dix heures du soir et � ce moment-l�, Papa accompagnait jusqu'au seuil le docteur Danthine, venu pr�ter main forte � la sage femme, Madame Rigaux. C'est dire que l'accouchement , � domicile comme c'�tait la coutume alors, ne s'�tait pas fait sans probl�me. C'est que je pesais d�j� mon poids, para�t-il.
Quoi qu'il en soit, c'est le surlendemain, le 8 �tant un dimanche, que mon p�re accompagn� de mon oncle Gustave, se rendit � " La Violette " pour me d�clarer. Je n'ai jamais eu l'occasion de rencontrer le deuxi�me t�moin, sans doute recrut�, moyennant une tourn�e, dans un des caf�s de la place du March�. Flanqu� de ces deux comp�res et muni des timbres fiscaux indispensables, Papa se pr�senta donc devant l'officier d'�tat civil, lequel acta sans sourciller la naissance de L�on, Fran�ois, Antoine, Lambert Tellings, fils de L�on Tellings et de Maria Deceuster, son �pouse.
J'entends d�j� votre objection : " L�on, dites-vous ? N'est-ce pas Fran�ois qu'on vous appelle ? Un peu de patience : c'est d�j� une premi�re originalit� que je devrai vous expliquer en temps voulu. En attendant, un petit mot sur ce L�on Tellings et cette Maria Deceuster.
Il �tait n� en 1888 d'un p�re Hollandais, Fran�ois Tellings, n� � Maestricht en 1863 .Venu � Li�ge pour y exercer la profession d'armurier, il y �pousa une Li�geoise, Lambertine Ghaye, dont il eut deux enfants, mon p�re L�on et sa s�ur Maria. Disons tout de suite qu'au moment de la guerre 1914-1918, il �tait veuf et remari�, cette fois avec une compatriote, Sophie Van den Boren qui lui donna deux filles, Ang�le et Henriette qui, trouvant ce pr�nom vieillot, se fit toujours appeler Y�yette ce qui allait fort bien avec son caract�re primesautier.
A ce qu'on m'a dit, la famille d�m�nagea plusieurs fois mais toujours dans des quartiers regroupant bon nombre de familles d'armuriers � domicile, comme c'�tait encore la coutume. Dans un petit atelier construit dans la cour, parfois m�me dans la cuisine devant la fen�tre se dressait l'�tabli, avec l'�tau et la collection de limes souvent fa�onn�es par l'artisan lui-m�me. L'ouvrier �tait pay� � la pi�ce et organisait donc lui-m�me ses journ�es et ses semaines, les courageux oeuvrant du matin au soir, les autres toujours dispos�s � d�brayer pour retrouver des copains autour d'un verre de " p�ket " Certains, mis en train par un dimanche de godaille allaient jusqu'� observer le Saint Lundi quitte � se rattraper les jours suivants. Chacun �tait sp�cialis� dans une ou l'autre partie du fusil. Les pi�ces passaient alors par plusieurs phases d'assemblage aboutissant enfin chez le " fabricant " qui avait d'ailleurs exerc� divers contr�les � chaque �tape de la mise en �uvre. Quittant le quartier Sainte-Marguerite qui lui �tait pourtant familier, la famille �tait venue se fixer Rue sur la Fontaine qui, � l'�poque n'�tait pas encore la rue chaude qu'elle devint jusqu'� une date r�cente.
Mon p�re atteignait ses douze ans. Plut�t dou�, il fr�quenta le coll�ge voisin, Saint-Servais, ce qui aurait pu para�tre pr�tentieux pour un fils d'artisan. Plut�t qu'en gr�co-latine, on pr�f�ra n�anmoins l'orienter vers les �tudes modernes, section commerciale, un programme qui permettait, en fin de parcours, de postuler un emploi comme d�butant dans une firme quelconque. C'est ce que fit Papa, d'abord chez un marchand de vaisselle en gros puis � la pharmacie centrale, place Saint-Lambert.
Cela le conduisit jusqu'� ses vint ans : tenu par ses origines � opter pour une nationalit�, il choisit de devenir Belge et fut donc invit� � tirer au sort. Il d�crocha un haut num�ro et n'eut donc pas � partir pour le r�giment. L'ann�e suivante, L�opold ll, sur son lit de mort eut la consolation de voir voter la conscription obligatoire pour tous. C'est donc de justesse que mon p�re �chappa au service arm� et ne fut pas mobilis� en Ao�t l914.
Lorsque la guerre s'acheva, il �tait comptable � la Soci�t� des Moulins du Val-Beno�t. En 1918, il y fut nomm� d�finitivement en remplacement d'un coll�gue Allemand, pri�, lors de l'Armistice d'aller se faire voir ailleurs. Quant � mon p�re, il ne quitta vraiment la soci�t� que lorsque celle-ci arr�ta la production, aux environs de l970.
En 1920 sa seconde m�re mourut. Pour Dieu sait quels motifs, elle s'�tait, para�t-il , oppos�e au mariage de mon p�re. De caract�re plus d�bonnaire, mon grand-p�re, lui, donna plus facilement son consentement et l'ann�e suivante, Maria et L�on virent enfin le terme de leur longue patience.
Comment s'�taient-il rencontr�s ? On ne parlait gu�re de ces choses � la maison, surtout apr�s le d�c�s de Maman et avant, nous �tions bien petits pour nous poser des questions � ce sujet.
Maman �tait n�e en 1894 � Glain, une commune mini�re � l'ouest de Li�ge. Ses parents, les Deceuster, que je n'ai jamais connus �taient, l'un et l'autre d'authentiques Flamands de la province d'Anvers. Sa m�re, semble-t-il �tait morte assez jeune et Maria eut la charge du m�nage sous la poigne d'un p�re tr�s autoritaire para�t-il et d'un fr�re qui promettait de le devenir d'avantage. Son caract�re �nergique allait d'ailleurs lui valoir une belle carri�re comme sous-officier. Ma m�re avait aussi une jeune s�ur, Antoinette, dont elle assura tant qu'elle put l'�ducation. Toutes deux avaient l'une pour l'autre beaucoup d'affection. Elles partageaient d'ailleurs le go�t pour les toilettes �l�gantes. Couturi�re de formation, ma m�re eut toujours le souci d'�tre � la mode, ce que son savoir-faire lui permettait sans d�penses excessives. Quant � Antoinette qui �tait une tr�s belle femme - l'�poque n'appr�ciant que m�diocrement les minceurs vite jug�es excessives - elle tenait � ce que sa mise soulign�t efficacement ses attraits.
Une fois mari�e, Maman se consacra uniquement � sa vie familiale, d'autant plus que, sans �tre maladive, elle ne pouvait gu�re se pr�valoir d'une sant� de fer.
J'ai sous les yeux le livret de mariage portant la date du l0 ao�t 1920 - la veille de l'anniversaire de Papa. A ce moment, ils habitaient sur les hauteurs du quartier Sainte-Marguerite, rue Bois-Gotha. Mais sans doute avaient-ils d�j� l'intention de changer d'habitat car la c�r�monie religieuse eut lieu en l'�glise Saint Fran�ois de Sales, dans le quartier du Laveu.
Bien qu'un peu conventionnelle, la photo qui immortalise cet heureux jour n'en refl�te pas moins leur parfait bonheur. Mon p�re est alors un jeune homme grand et mince. Sous sa moustache blonde, un sourire presque malicieux temp�re la solennit� de son col raide et de sa cravate ray�e. Maman semble plus r�veuse, mais dans ses beaux yeux bruns se lit tout l'amour qu'elle a du contenir si longtemps. La toilette blanche �tait alors le rare apanage des classes fortun�es. Maman portait pour la circonstance une jupe noire mi-longue et un chemisier brod� sans doute de ses propres mains. Supr�me �l�gance de l'�poque, un renard entier lui drapait les �paules : cette fourrure, entretenue avec soin, elle la portait encore aux grands jours, durant toute ma petite enfance.
Motifs de sant�, raisons �conomiques ou tout simplement le hasard, ils avaient d�j� cinq ans de mariage lorsque je fis mon entr�e en ce bas monde. C'�tait au 133 de la rue Comhaire.
II
Un petit coin excentrique - Au pied du terril - Les bons petits commerces - Un joli nid plein de charmes - Un conservatoire � domicile - D'aimables voisins - Sous le signe de l'hygi�ne - Le miracle du gaz - La f�e �lectricit�.
Plus encore que de nos jours, cette art�re ne manquait pas de charmes. Comme la rue ne m�ne pratiquement nulle part, elle est d'un calme que beaucoup lui envieraient. Elle �tait, � l'�poque, bord�e par une haie vive qui la s�parait des terrains d'un mara�cher dont la maison, assez vaste, offrait encore un aspect tr�s rustique. Il avait un cheval et �levait toujours un ou deux moutons ce qui accentuait le caract�re rural de son exploitation. Un peu plus loin, la rue tournait � angle droit pour rejoindre la rue du Laveu. Cette portion �tait particuli�rement large et donnait presque l'impression d'une petite place. A l'intersection des deux branches, un vaste terrain vague, la Briqueterie, o� on avait effectivement exploit� jadis d'int�ressantes poches d'argile. Il en restait plusieurs trous formant des mares o� certains soirs on entendait chanter les grenouilles. Des buissons s'y d�veloppaient en abondance, o� les gamins se taillaient des sabres de bois et les propri�taires de jardinets, des ramures o� s'enrouleraient les vrilles des petits pois. Ajoutons que plusieurs palissades, judicieusement espac�es servaient assez souvent au dressage des chiens policiers.
Pour nous rappeler quand m�me que la zone industrielle n'�tait pas loin, le site �tait domin� par un terril en pleine activit�. R�guli�rement, les wagonnets y d�versaient leur plein d'�boulis encore ti�des de leur proximit� avec le centre de la terre. De cette source de chaleur s'�levaient, par temps de pluie, d'�paisses volutes de vapeur blanche. Si bien que, lorsque plus tard , on me montra une image du V�suve, " Tu vois ? C'est une montagne qui fume ! " je ne fus que m�diocrement impressionn� : pour une montagne, quoi de plus normal ?
Plus insolite encore que le terril, une haute chemin�e dominait le paisible paysage : c'�tait celle d'une teinturerie industrielle, la firme Tilkin. Matin et soir, un coup de sir�ne marquait l'arriv�e et le d�part des quelques ouvriers : cela faisait tout de suite la grosse boite s�rieuse. Une concierge veillait sur l'entreprise. Dans ses conversations avec les voisines, elle faisait volontiers �tat de son fils Gr�goire qu'on ne voyait jamais et que j'imaginais comme un grand gamin plus ou moins remuant. J'appris beaucoup plus tard que ledit Gr�goire �tait en r�alit� un R�v�rend P�re J�suite et avait m�me exerc� les fonctions de Sup�rieur dans diverses communaut�s. Ce qui n'emp�cha pas sa digne m�re de clamer sa d�sapprobation lors des accords du Latran, par lesquels, vers 1929, Mussolini reconnut l'ind�pendance du symbolique Etat du Vatican. Qui e�t cru que la grande politique aurait port� ses remous jusqu'au quartier du Laveu ?
J'allais oublier qu'� l'entr�e de la briqueterie, s'�tendait le d�p�t d'un marchand de charbon. Un petit mot sur ce genre de commerce qui persista, je crois, jusqu'� la guerre de quarante. Un tombereau, cloisonn� tant bien que mal, transportait un assortiment de charbon de divers calibres. On le d�bitait au seau pour les gens trop pauvres pour acheter en une fois une tonne de combustible, ou tout au moins d�pourvus d'une cave pour l'entreposer. Chez nous, je n'ai jamais connu qu'une marchande, Madame Delapierre qui utilisait le services d'un mulet, animal bizarre dont Maman me fit un jour constater le caract�re hybride. Les autres marchands que je rencontrais conduisaient g�n�ralement un robuste petit cheval et s'annon�aient au son aigre d'une trompette ponctu� r�guli�rement d'un sonore " Oh houye ! "
Et voil� ! une �picerie juste en face de chez nous, une marchande d'�ufs chez qui nous allions tous les quinze jours acheter un " quarteron " c'est � dire vingt- six �ufs. Pourquoi vingt-six ? C'est le quart d'une centaine ! Ce n'est pas juste, direz-vous ? Comprenez donc que de petits m�nages n'achetaient qu'un demi-quarteron � la fois et essayez
de livrer douze �ufs et demi ! Donc, un demi-quarteron, treize, fois deux vingt-six : le compte est bon ! Tout cela procurait � la rue Comhaire une certaine autarcie, puisque boulangers et laitiers y passaient quotidiennement. D'ailleurs, la rue du Laveu �tait � cinquante m�tres avec toute sa gamme de magasins vari�s.
C'est donc au 133 de ce petit coin tranquille qu'un beau soir de Juin 1926, j'ai pouss� mes premiers cris. Nous occupions alors deux pi�ces � un premier �tage : une cuisine sur l'arri�re et une salle � manger sur le devant. Bien s�r, la cuisine �tait notre lieu de s�jour habituel. Cependant, la salle � manger - o� on ne mangeait que dans de rares occasions - n'�tait pas l'esp�ce de sanctuaire inviolable dont certains auteurs font volontiers mention. Un canap�, entre autres servait assez souvent � ma m�re pour une petite sieste. Une table et six chaises tendues de cuir grenat, deux buffets en noyer sombre avaient fait partie du mobilier d'un ch�telain accul� � la liquidation. De la m�me provenance, deux cand�labres � trois branches flanquaient une pendule en marbre noir surmont�e d'un faisan en bronze du plus bel effet. Le tout ornait la chemin�e o� un petit po�le �maill� de vert attendait une circonstance solennelle pour nous dispenser la bonne chaleur du charbon li�geois.
J'allais oublier le luxe supr�me, une audacieuse concession � la technique moderne : la phonographe que nous appelions, nous autres, le graPHphone ( sic) . C'�tait un haut meuble dont la partie sup�rieure s'articulait � la mani�re d'un couvercle, o� se trouvait encastr� le pavillon. Le reste abritait le m�canisme, la platine et, en dessous, trois ou quatre rayonnages o� reposaient les disques que mon p�re, je ne sais pourquoi, appelait g�n�ralement " les plaques ". Nous rappellerons � l'occasion quelques sp�cimens de ce r�pertoire.
Loin de moi l'id�e de pr�tendre que notre logement constituait le mod�le type de l'habitat li�geois � cette �poque. Comme tel, cependant il �tait celui de pas mal de nos concitoyens de la classe moyenne. Passons sur la disposition des pi�ces et de l'ameublement : cela nous m�nerait � trop de d�tails sans grande valeur de t�moignage. Quelques points cependant me semblent plus repr�sentatifs d'un mode de vie.
Une question peut-�tre vous vient � l'esprit, en toute innocence s�rement :" Cher narrateur, dans votre description, pourtant minutieuse, vous gardez un silence, peut-�tre pudique, sur les locaux sanitaires ! ". Rassurez-vous : soucieux avant tout d'objectivit�, je n'aurais garde d'escamoter ces r�alit�s humbles mais tellement quotidiennes. Un cabinet occupait le palier du premier �tage. Je n'ai par ailleurs qu'un souvenir fort vague de celui du sous-sol. Il faut dire qu'� ce moment, j'�tais encore bien petit pour me jucher sans peine sur les fa�ences destin�es aux adultes.
Soit ! passons� mais la salle de bains ? Vous surprendrai-je en vous r�v�lant qu'il n'en fut jamais question et que les maisons voisines n'en �taient g�n�ralement pas mieux pourvues. On me lavait quasi quotidiennement dans une petite baignoire en gros carton verniss�, anc�tre de nos plastiques. On la remplissait � la cruche, on la vidait dans l'�vier. C'est pourquoi, plus tard, j'ai compris et appr�ci� le dicton anglais : " Il ne faut pas verser le baby avec l'eau du bain. " Une grande bassine de t�le servait aux ablutions compl�tes de mes parents, une fois que j'�tais remis� dans mon petit lit-cage. Parfois, mon p�re s'offrait une petite halte dans un �tablissement de bains publics, mais cela ne doit pas avoir dur� bien longtemps : sans doute en bons Gaulois �tions-nous plut�t m�fiants envers ces r�miniscences des thermes romains. Ou bien, peut-�tre mon p�re avait-il trouv� que l'hygi�ne de ces lieux laissait � d�sirer. Avouez franchement qu'attraper des maladies en voulant �tre propres - et en payant, de surcro�t - c'�tait " proprement " inadmissible. Quoiqu'il en soit, ni mes parents ni moi, n'avons jamais senti mauvais et ce, sans le secours des bombes, sprays et autres a�rosols qui sont, para�t-il, les auxiliaires indispensables des gens � la page. Un peu d'eau de toilette et de poudre de riz, les jours o� Maman se pr�parait � sortir, le savon � barbe de Papa, une petite gicl�e d'eau de Cologne quand, une fois ou deux par semaine, on me changeait de linge. Et croyez-moi ! J'ai la m�moire olfactive suffisamment d�velopp�e pour pouvoir vous assurer que chez nous, l'odeur du clan, si elle existait, n'avait rien � voir avec celle de la bauge ou de la tani�re. Bref, on sentait bon et on voyait clair !
Clair, dites-vous ?� avec vos bougies et vos lampes � p�trole ? Nous aurons l'occasion de reparler de ces modes d'�clairage, mais � Li�ge, ils n'�taient plus employ�s qu'en cas de pannes ou bien � des endroits o� allumer les gaz aurait pris trop de temps, pour aller � la cave, par exemple. Sinon, le gaz de ville �tait install� pratiquement partout. Il dispensait une belle lumi�re blanche mais ne s'allumait qu'au prix de certaines pr�cautions. L'arriv�e et la fermeture se faisait � l'aide d'une cha�nette � deux branches, r�glant le d�bit d'un fin tuyau o� il suffisait d'approcher une allumette. Mais l'�clat de la lumi�re d�pendait du " manchon " : imaginez un petit d�me en tissus d'amiante qu'une bas en c�ramique permettait de fixer devant la tubulure. Le gaz s'y trouvait emprisonn� et l'amiante, devenant incandescent assurait le rayonnement de la lumi�re. La dur�e du manchon variait selon les circonstances. Il s'achetait dans les drogueries et pour le transport dans sa petite boite en carton, il �tait consolid� par une couche d'appr�t qu'il fallait br�ler avant de rendre l'ustensile op�rationnel. Une fois d�barrass� de cette protection, le manchon �tait au maximum de sa fragilit� . Le moindre choc, parfois une simple vibration du plancher suffisait � le faire voler en �clats.
Un soir, ma tante ouvrit l'arriv�e, puis se retourna pour chercher la boite d'allumettes qu'elle croyait avoir � port�e de main. Le temps de la trouver, le gaz s'�tait accumul� dans le manchon et la flamme d�clencha un gros " plouf ! " qui nous replongea dans l'obscurit�. La d�flagration avait en m�me temps fendu l'abat-jour en porcelaine dont un morceau m'avait occasionn� une coupure � la main. Plaie assez profonde pour n�cessiter pendant plusieurs jours un pansement quotidiennement renouvel�. J'en garde encore une l�g�re cicatrice � la racine de l'index droit.
Vers 1930, on passa � l'�lectricit�. Malgr� la simplicit� de son utilisation - tournez le bouton et �a y est !- elle continua longtemps � inspirer une certaine m�fiance : pensez donc ! le feu, on le voit, le gaz, on le sent, mais l'�lectricit� ! qui sait si elle n'est pas l�, pr�te � vous jouer des tours.
Et puis les avantages ne nous �taient pas apparus d'embl�e. Grand amateur de choses � r�cup�rer, mon p�re avait ramen� du moulin, des ampoules de vieux mod�le dont le filament en carbone donnait une lumi�re rouge�tre, projetant sur les murs des ombres de cauchemar. A vous faire regretter le gaz et ricaner devant le soi disant progr�s. Mais bient�t, des ampoules de type plus r�cent firent leur apparition et tout rentra dans l'ordre.
Et le chauffage ? Il �tait assur� essentiellement par le fourneau de la cuisine. Un joli meuble que cette cuisini�re dont j'ai omis de vous parler : le dessus en acier, r�guli�rement astiqu� chaque vendredi, devenait luisant comme un miroir. Il �tait perc� en son milieu d'une ouverture r�glable � volont� gr�ce � son couvercle constitu� de quatre ou cinq anneaux concentriques. Le pot et la grille o� br�lait le charbon �tait dissimul� par une garniture en carreaux de c�ramique, un semis de fleurs rouges et vertes qui donnait une note tr�s gaie � l'ensemble. De chaque c�t�, des portes de four permettaient � l'occasion r�tis et p�tisseries. Ils servaient surtout � entreposer les deux ou trois fers � repasser et ces briques r�fractaires qui, l'hiver venu, cassaient agr�ablement le froid des draps de lit.
Les cendres, judicieusement tamis�es, on r�cup�rait les " craha�s ", les morceaux de charbon incompl�tement br�l�s. Ils servaient � entretenir le feu aux heures creuses de l'apr�s-midi. La fine cendr�e, �pandue au jardin combattait l'acidit� excessive du sol et contribuait � d�courager les limaces et autres vermines. Quant au combustible proprement dit, il �tait entrepos� dans le vaste tiroir sur roulettes, tout en dessus de la cuisini�re. Ajoutons que les �pluchures diverses �taient �galement jet�es sur le feu, celles des pommes de terre notamment, qui avaient la r�putation de bien nettoyer les conduits de la chemin�e.
Sachets et vieux journaux �taient soigneusement conserv�s pour resservir au besoin. Et si, malgr� cela le tas devenait trop consid�rable, on le ficelait et on en faisait don au l�gumier ou au cordonnier qui s'en servait comme de papier d'emballage. Les d�chets de chiffons �taient aussi collect�s dans un sac " ad hoc ". Quand il �tait plein, on guettait le passage de la " femme aux clicottes " qui en calculait le poids sur sa balance romaine et nous en remettait vingt-cinq ou cinquante centimes. Mani�res de radins, direz-vous ? N'exag�rons rien : on �tait sans illusion sur l'impact de ces transactions sur le budget familial. Mais, par dessus tout, il y avait l'habitude de ne rien jeter. Inutile de dire que dans ces conditions, la poubelle - en r�alit� un tonnelet muni de deux poign�es - �tait rarement pleine lors du passage hebdomadaire des employ�s de la voirie. Bouteilles en plastic et " packs " �taient �videmment inconnus. Nous avions un pot au lait �maill� avec son couvercle perc� d'une couronne de petits trous. Pour je ne sais quelle raison, on d�cida un jour d'investir dans l'achat d'un second pot. C'�tait vers ma quatri�me ann�e. Les deux r�cipients servaient encore quand, � dix-huit ans, je quittai la maison. Le tri des ordures m�nag�res, qui donne tant de fil � retordre � nos municipalit�s �tait, on le voit, r�duit au minimum, en ces �poques de barbarie !
III
Une aimable propri�taire - De paisibles voisins - Pour r�parer un oubli - Un fructueux p�lerinage -Je ne suis plus seul - Pu�riculture appliqu�e - Elargissons le cercle - Un parrain exigeant - Un grand-p�re jovial - Un service sans servilit� - Maria ou la joie de vivre - La Tante Angeline - Aper�us linguistiques - Oncles et Tantes
Il va sans dire que dans ce logement du premier �tage, nous n'�tions que les locataires. La propri�taire, Madame Lairesse �tait une forte personne fort distingu�e, m�me et surtout quand elle parlait wallon qu'elle articulait avec une correction parfaite. Etait-ce la cons�quence de ses fr�quents s�jours en France qui lui avait insuffl� ce go�t du beau langage ? Je ne sais, mais il est vrai qu'�tant devenue veuve assez jeune, elle avait demeur� tout un temps chez des parents � elle, qui habitaient Paris.
En son absence, le reste de l'immeuble �tait occup� par un m�nage sans enfants, Monsieur Jean et Madame H�l�ne Engelman. Ils �levaient avec amour deux superbes bergers allemands, Blocus et Bonot. Malgr� leur taille impressionnante, ces deux molosses �taient d'une �ducation si parfaite et d'un calme tel que jamais, � ma souvenance, ils ne m'ont caus� la moindre peur.
Vous vous demanderez peut-�tre si, dans la description de notre logis, je n'avais pas oubli� un point important, car, enfin, il fallait bien dormir ! Eh bien ! sous le toit tout simplement. Un toit mansard� bien s�r, et prenant le jour par une lucarne verticale, ce qu'� Li�ge on appelle bizarrement une barbacane. De la m�me provenance que celui de la salle � manger, le mobilier �tait en beau ch�ne clair et d'un style plus classique : un grand lit � deux personnes, une garde- robe et une armoire � linge, toutes deux munies de portes avec miroir et enfin un lavabo avec sa garniture en fa�ence : bassin, aigui�re, boite � peignes et � savon, le tout dispos� sur une tablette en marbre rouge qui me faisait immanquablement penser � une gigantesque tranche de charcuterie. Sous la pente du toit, un petit lit-cage qui allait me servir bien des ann�es encore. Si je me suis tellement �tendu sur cette pi�ce, ce n'est pas seulement pour r�parer un oubli. C'est qu'elle allait �tre le th��tre d'un �v�nement qui allait ajouter � mon bonheur de vivre. Mais, commen�ons par le d�but.
Par une belle apr�s-midi d'un printemps pr�coce, je nous revois, Maman, ma Tante Maria et moi, en route vers le faubourg Sainte-Marguerite. Ce quartier, je l'ai signal� �tait celui o� mes grands-parents avaient s�journ� de nombreuses ann�es. Centre d'un charbonnage encore fort actif, anim� par de nombreux ateliers d'armurerie, l'endroit pr�sentait �galement toute une s�rie de commerces dont mes parents avaient pu longuement appr�cier les avantages. Cette fois, cependant, nous ne partions pas pour �voquer des souvenirs mais pour c�l�brer un futur qui s'annon�ait radieux.
Au lieu de nous arr�ter dans une quelconque boutique, c'est vers l'�glise paroissiale que nous avons port� nos pas : apr�s une br�ve pri�re devant l'autel, nous nous sommes dirig�s vers la monumentale statue de la Sainte Patronne, tr�nant au milieu des fleurs et des bougies, sur son pi�destal � c�t� du ch�ur. Silencieusement, Maman murmura quelques invocations puis, me donnant une pi�ce de monnaie, elle m'invita � la glisser dans le tronc pr�vu, avec cette recommandation : " C'est pour une belle petite s�ur, Sainte Marguerite ! "
Sachez qu'� Li�ge et sans doute dans toute la Wallonie, la pi�t� populaire confie � la sainte martyre les grossesses paisibles et les heureux accouchements. Et en effet, les temps �taient proches : m'en avait-on parl� avant ? je ne m'en souviens pas. J'�tais probablement encore trop petit pour avoir remarque chez Maman un embonpoint insolite et la mode n'�tait pas encore d'attirer l'attention des tout-petits sur ces r�alit�s. Je ne dois pas avoir beaucoup r�agi durant les semaines qui suivirent. On fit sans doute maintes allusion � la petite s�ur qu'on allait " apporter " mais j'�tais encore bien jeune pour comprendre des mots comme : " bient�t� prochainement� " Jusqu'au jour o�
Elle arriva un 31 mai, � six heures du matin. Inutile de dire que le travail nocturne m'avait compl�tement �chapp�. O� m'avait-on fait dormir cette nuit l� ? Je n'en ai pas le moindre souvenir. En revanche, une fois Maman un peu repos�e, la chambre remise dans son �tat normal, la soeurette bien arrang�e dans sa " berce " comme nous disions, Papa me prit dans ses bras en me chuchotant : " Nous irons voir la petite s�ur ! " La petiote dormait � poings ferm�s si calme que je la pris d'abord pour une poup�e grandeur nature et joliment bien imit�e. Mais lorsque, sur l'invitation de Maman, j'eus d�pos� une petite bise sur la joue douce et ti�de, l'illusion se dissipa bien vite et, comme je l'expliquai plus tard � Papa : " Je croyais d'abord que c'�tait une petite s�ur en " posture " mais apr�s j'ai vu que c'�tait une petite s�ur " en peau " !
Le d�veloppement d'un nourrisson ne modifie �videmment gu�re l'existence d'un bambin de trois ans. Etant tout seul pour jouer, je n'avais pas eu l'occasion de devenir fort bruyant. Maman, dans ses besognes m�nag�res �tait fort calme et lorsque sa belle-s�ur venait l'aider, leur conversation se d�roulait plut�t comme un doux ronronnement. La petite s�ur pouvait donc rester dans la cuisine et y dormir tout son so�l entre deux t�t�es. J'assistais cependant � des op�rations tr�s instructives : le maniement des biberons et des t�tines, les s�ance d'emmaillotement avec la pose d'un petit empl�tre sur le nombril, l'�pais nuage de talc g�n�reusement dispens� par la houppette d'un blanc neigeux. Faut-il rappeler que l'�poque ignorait les pampers et autres articles similaires, indispensables, para�t-il, � des b�b�s �volu�s. Certes on n'en �tait plus au saucissonnage de jadis, donnant aux nouveaux-n�s l'aspect de minuscules momies. Mais deux imp�ratifs restaient � concilier : isoler la literie de d�bordements intempestifs et mettre le baby � l'abris du froid, au cas o� il viendrait � se d�couvrir . Le tout �tait assur� par un assortiment de pi�ces de cotonnade quotidiennement lav�es, s�ch�es et repass�es� Sans doute ces diverses manipulations assuraient-elles une asepsie suffisante car je n'ai jamais entendu parler de ces affections cutan�es que nos dispendieuses couches modernes pr�tendent �viter. Et l� encore, quel all�gement pour les poubelles qui, de nos jours, posent tant de probl�mes.
Quoi qu'on en pense, on n'�tait pas pour autant des arri�r�s et la croissance des tout-petits �tait r�guli�rement surveill�e. A deux cents m�tres de chez nous, une cr�che patronn�e par l'�uvre Nationale de l'Enfance offrait � qui le voulait une consultation gratuite des nourrissons. Sans doute ai-je b�n�fici� moi-m�me de ces facilit�s, mais je me souviens surtout de nos petites promenades hebdomadaires : Maman v�hiculant d'une main la poussette, de l'autre, me conduisant par la main, avec mon nounours dans le creux de mon bras gauche. Le p�diatre �tait un bon gros rigolo qui apr�s avoir pes� Marie-Th�r�se ne manquait jamais de faire passer l'ours Martin sur la balance et d'annoncer triomphalement des poids faramineux. Nous reviendrons plus tard sur cette consultation qui nous valut un de nos grands sujets de fiert�.
Mais puisque je me suis propos� dans ce chapitre, d'�voquer l'�largissement de notre cercle familial, je ferais bien de ne pas m'en tenir � notre petit cocon domestique. Autour de ce noyau gravitaient en effet toute une s�rie de personnages que j'appris tr�s vite � conna�tre et � aimer. Essayons de proc�der par cercles concentriques.
De mes quatre grands-parents, il ne m'en restait qu'un seul : mon grand-p�re paternel, Fran�ois Tellings dont j'ai d�j� signal� les origines n�erlandaises et la professions d'armurier. C'est lui qu'assez normalement on avait choisi pour �tre mon parrain. Il l'�tait d'ailleurs d�j� d'un autre Fran�ois, l'a�n� d'une de ses filles et aussi d'une Fran�oise, parente un peu �loign�e mais que nous fr�quentions assid�ment.
Il arriva donc tout joyeux de Paris o� pendant quelques ann�es, il avait trouv� un travail bien r�mun�r�. Mais il ne put masquer sa d�ception en apprenant qu'� l'�tat civil, on m'avait appel� L�on. Il alla m�me jusqu'� menacer de refuser son parrainage. Cruel embarras dont le vicaire nous tira par un raisonnement qui faisait honneur � son bon sens et � son habilet� de canoniste : si j'avais �t� baptis� � l'�ge adulte, j'aurais pu prendre un autre pr�nom de mon choix. Traitant le cas par analogie, il baptisa Fran�ois celui que la ville de Li�ge avait accueilli huit jours plus t�t sous le nom de L�on. Et c'est ainsi que mes papiers d'�lecteur, de milicien et - h�las !- de contribuable s'adressent � L�on Tellings alors que mes certificats de bapt�me, de confirmation, d'ordination sacerdotale concernent un certain Fran�ois Tellings. Pour �viter tout malentendu, certains organismes ont pris le parti de mentionner : " L�on dit Fran�ois . " Esp�rons que le bon Saint Pierre aura la m�me pr�sence d'esprit lorsqu'il s'agira de m'encoder sur les c�lestes listings.
Revenu en Belgique, mon parrain reprit son m�tier, mais cette fois, plus � domicile. Il travaillait rue Trapp� - la rue o� j'habite pr�sentement - chez un certain monsieur Th�ate dont l'atelier constituait une sorte d'interm�diaire entre l'artisanat � domicile et la grosse centralisation actuelle. Certaines de ces entreprises perdur�rent tant bien que mal, m�me dans les ann�es d'apr�s la guerre 39-45.
Durant ma petite enfance, il habitait au 127 de la rue du Laveu avec sa s�ur Angeline et l'a�n�e de ses filles, Maria, encore c�libataire et en passe de le demeurer. Le logement qu'ils louaient �tait des plus modestes, puisqu'il se composait d'une cuisine, lieu habituel de s�jour, et d'une chambre � coucher, passablement exigu�. Cette derni�re abritait le sommeil des deux femmes, tandis que le grand-p�re dormait au grenier, sous les tuiles. Dans ses instants de lyrisme, il racontait volontiers combien il trouvait agr�able le bruit du vent et de la pluie sur la toiture.
La rue du Laveu �tait � moins de deux cents m�tres de chez nous et on se voyait tr�s souvent. Mon parrain qui m'adorait, nous rendait visite presque chaque soir et bien rares �taient les semaines o� il n'arrivait pas avec un petit sachet de friandises, gommes, fondants et autres confiseries. La Saint-Nicolas stimulait �videmment son imagination et je me souviens d'un soir o� il fit son entr�e, la moustache toute poudr�e de givre, en annon�ant qu'il venait de rencontrer le Saint Ev�que de Myre. Je m'attendais � le voir tirer de sa poche un bonbon quelconque, mais il n'en fit rien. Ce n'est qu'au moment o� il se tourna vers ma m�re que l'aper�us, �merveill�, un �norme bonhomme en sp�culoos qu'une ficelle retenait au col de son pardessus !
Ajoutons que ce jovial personnage, quoique N�erlandais parlait un fran�ais o� per�ait � peine un l�ger accent. Quant � son wallon, il �tait d'une pr�cision et d'une verve dignes d'un Li�geois de vieille souche. Mais laissons-le pour le moment et passons aux autres habitants de ce logis.
Celle que nous voyions le plus souvent �tait, bien s�r, ma Tante Maria. Elle s'entendait comme une s�ur avec Maman qu'elle venait aider pour les gros ouvrages. C'�tait une robuste fille de trente quatre ans, aux yeux bruns et aux cheveux noirs d'encre, assur�ment la moins nordique de toute notre tribu. Comme ma m�re et, sans doute, certaines de ses s�urs, elle avait �t� " en service ". Entendez par l� qu'elle avait servi dans des maisons bourgeoises o�, en plus de son salaire elle �tait nourrie et log�e.
Toute une litt�rature s'est �tendue complaisamment sur la condition inhumaine de ce personnel de maison, condition qui devait sans doute varier selon le caract�re des patrons et des coll�gues. Peut-�tre fallait-il aussi compter avec l'esp�ce de hi�rarchie qui pr�sidait aux relations avec ces derniers. La femme de chambre, qui aidait Madame � sa toilette, l'accompagnait �ventuellement en ville, �tait �videmment sup�rieure � la " fille de quartier " charg�e des nettoyages, du transport des seaux, de l'entretien des feux et autres besognes m�nag�res. Dans les grosses maisons, plusieurs employ�s sp�cialis�s avaient, bien sur, tendance � se hausser du col : le cocher par exemple, assez vite remplac� par le chauffeur encore plus snob. La nurse aussi, souvent �trang�re, ne pr�tendait pas �tre appel�e par son pr�nom mais par son titre. Au sommet, tr�nait assur�ment la cuisini�re, quand ce n'�tait pas le cuisinier, encore plus � cheval sur ses pr�rogatives.
Pour sa part, ma tante �tait fille de quartier. A-t-elle eu la chance de tomber chaque fois sur de bons patrons ? Toujours est-il qu'elle n'avait pas gard� de ces ann�es un trop mauvais souvenir. Ne conservait-elle pas avec v�n�ration, sur sa commode, un petit cadre avec la photo d'une de ses anciennes patronne ? Il faut dire aussi que son caract�re plut�t insouciant et sa bonne humeur inalt�rable l'aidait beaucoup � supporter un �tat o� d'autres n'auraient vu que servitude et ali�nation. Telle que nous l'avons connue, nous nous demandions parfois pourquoi elle ne s'�tait pas faite " bonne s�ur ".Elle se serait sans doute accommod�e sans grande peine de la vie paisible et un peu passive des communaut�s d'alors. La vie allait d'ailleurs l'appeler � un service plus aust�re et � une vocation plus grande. Et malgr� cette existence empreinte de renoncements, elle n'avait rien d'une " mater dolorosa ". Elle adorait rire m�me des plaisanteries qui la prenaient g�n�ralement pour cible. Et par dessus tout, elle aimait chanter, souvent faux mais avec une conviction qui �tait bien la marque de son �me candide . Elle occupera une trop grande place dans notre vie pour que je puisse en une seule fois, tout dire � son sujet.
Compl�tons plut�t la pr�sentation de nos parents tout proches en �voquant la tante Angeline. Mon grand-p�re avait trois s�urs : Marie, que je n'ai pas connue et qui avait v�cu � Li�ge, elle aussi. Gertrude qui �tait rest�e � Maestricht et que j'ai rencontr�e une fois ou l'autre durant ses derni�res ann�es. Mari�e � un certain Heer Willems, elle avait au moins un fils, le cousin Paul avec qui nous allions rester en relations suivies , ainsi qu'avec sa nombreuse prog�niture.
Angeline elle, �tait tomb�e veuve assez jeune. Son mari, l'oncle Wenken �tait d�c�d� accidentellement, je crois. Angeline �tait donc venue habiter chez son fr�re, veuf lui aussi. Elle s'occupait de son m�nage, du moins entre ses absences, car elle aussi �tait occasionnellement en service comme cuisini�re.
C'�tait une personne fonci�rement gentille mais d'une bont� volontiers tatillonne et pour tout dire un peu maniaque. Ce qui la caract�risait le mieux, c'�tait sa pi�t� sinc�re mais facilement envahissante. Etait-elle bigote ? Ce serait exag�r� de le pr�tendre, mais, outre la messe quotidienne, elle �tait assidue � la r�citation du chapelet et � une s�rie de d�votions dont elle connaissait sur le bout des doigts l'efficacit� particuli�re. Telle invocation � Sainte Apoline �tait souveraine contre les maux de dents. Saint Antoine de Padoue pr�sidait au recouvrement des objets �gar�s. Saint Hubert qui commen�ait � �tre concurrenc� par une certain Louis Pasteur - un bon chr�tien lui aussi - devait nous prot�ger du danger de plus en plus probl�matique des chiens enrag�s. Etant assez sujet � des col�res enfantines, je me vis recommander l'invocation fr�quente de l'Archange Saint Michel que la tradition nous pr�sente pourtant comme un gaillard peu commode.
Le cierge b�nit � la Chandeleur offrait une garantie en temps d'orage. Le buis b�nit �tait gard� soigneusement pour le cas o� le pr�tre devrait venir porter la communion � un malade. Quant � l'eau b�nite, elle �tait toujours � port�e, dans son flacon m�ticuleusement �tiquet�, car il ne fallait � aucun prix, la confondre avec l'eau de Lourdes
Bref, une s�rie de recettes pieuses qu'Angeline nous transmettait dans son langage inimitable. Car au contraire de son fr�re qui parlait un fran�ais quasi impeccable, elle avait gard� un accent et m�me une grammaire strictement personnelle. Quelques unes de ses formules nous amusaient encore, ma s�ur et moi, quarante ans apr�s son d�c�s. Par exemple, le moindre de nos �carts de langage nous valait l'avertissement :" Tu LE LE peux pas dire �a ! " Et lorsqu'avec un �tonnement pas toujours feint, nous demandions :" Pourquoi donc, Tante , " elle nous expliquait :" Cela LE L'est peu respek ! "
Avec les grandes personnes, elle revenait g�n�ralement � sa langue maternelle. Le n�erlandais ? Si on veut, mais plus exactement le " Mestreeks " ce dialecte maestrichtoisplus rh�nan que hollandais. Ainsi, lorsqu'apr�s une de nos incartades elle s'�criait :" Best de nie besch�md ? " il �tait clair que les " Best de " �tait plus proche du " Bist du " allemand que du " Bent je " de nos manuels.
Etant rest�e sans enfants, la Tante Angeline avait report� sur nous sa tendresse un peu bougonne. Plus d'une fois, Maman devant s'absenter me confiait � sa garde, dans la petite cuisine de la rue du Laveu. Du premier �tage, mon regard plongeait sur la cour du voisin, Monsieur Haussman qui �tait transporteur et poss�dait une �curie o� piaffaient plusieurs couples de vigoureux braban�ons. Au rez-de-chauss�e du 127 habitait Monsieur Doutrepont, un peintre en b�timent. Le mur blanc de sa cour lui servait r�guli�rement � essuyer ses pinceaux apr�s lavage. Il en r�sultait une fantasmagorie de couleurs que je jugeais du plus bel effet. Mais pour me faire tenir tranquille, ma tante sortait de son armoire une boite cylindrique remplie de boutons que je m'amusais � assortir par tailles, par couleurs, par formes� bref d'excellentes s�ances de psychomotricit� !
Il serait maintenant temps de pr�senter, ne f�t-ce que bri�vement, d'autres parents, de fr�quentation plus espac�e mais qui faisaient tout de m�me partie de notre petit univers. C'est ainsi que l'oncle Victor et la tante Y�yette nous rendait visite assez souvent, � titre de r�ciprocit�. C'�tait le plus jeune m�nage de la famille et leur fille a�n�e, Malou, ne devait voir le jour qu'en l 93O. Ils occupaient une assez spacieuse demeure � Streupas, un lieu-dit entre Angleur et Tilff. L'oncle travaillait comme chimiste � l'usine toute proche de la " Vieille Montagne " sp�cialis�e dans le traitement du zinc. Pendant de nombreuses ann�es, la tante occupa un emploi dans les bureaux du moulin o� mon p�re �tait charg� de la comptabilit�.
Beaucoup plus rares, et pour cause, �taient les contacts avec ma tante Ang�le et son mari, l'oncle Gustave. Apr�s quelques ann�es � Li�ge - on se souvient qu'il avait �t� t�moin, lors de ma naissance - ils avaient �migr� vers Bruxelles. Leurs deux gar�ons Fran�ois et Charles �taient mes a�n�s, respectivement de sept et de trois ans. L'oncle �tait employ� � la Banque G�n�rale. Venant de Li�ge et d'ailleurs originaire du Brabant m�ridional, il restait f�ru de folklore wallon, m�me au c�ur de la capitale.
Victor et Gustave avaient un point commun : sans �tre vieux, ils arboraient tous deux une calvitie avanc�e, si bien que j'aurais pu m'imaginer qu'un oncle est n�cessairement chauve. Heureusement, l'oncle Lambert Chastreux �tait l� pour me d�tromper. C'�tait le mari de ma marraine Antoinette, la jeune s�ur de Maman. Tandis qu'elle surveillait le passage � niveau d'Argenteau, lui dirigeait une �quipe charg�e de l'entretien de la voie. Le train vers Vis� et la Hollande marquait d'ailleurs une halte � la hauteur de leur maison entour�e d'un vaste potager et d'une basse-cour assez bien peupl�e.
Sans doute Victor et Gustave avaient-ils perdu leurs cheveux � force de se pencher, l'un sur ses registres, l'autre sur ses �prouvettes. Au rebours, le travail au grand air avait conserv� � Lambert une opulente chevelure d�j� l�g�rement argent�e. Je citerai pour m�moire l'oncle Auguste Deceuster, le fr�re a�n� de Maman. Je l'aimais beaucoup mais je ne le voyais que rarement. Peut-�tre avait-il �t� tout un temps en garnison en dehors de Li�ge.
Comme vous pouvez le constater, notre cercle familial n'avait rien de restreint. Encore me suis-je born� pour l'instant � la parent� la plus rapproch�e. D'autres cousins et cousines seront �voqu�s en leur temps et joueront dans notre vie un r�le non n�gligeable. Mais un autre sujet me semble d�s � pr�sent, m�riter votre attention.
IV
Des choses de l'esprit -Le sens du beau - Un drame en deux tableaux - Un sourire ambigu - M�lodies maternelles - Retour au gramophone- Rencontre avec le 7�me Art - Semences � tous vents - Tourisme et vill�giature - Incursions dans le monde du sacr�.
A ce point de mon r�cit, ami lecteur, je pressens une question qui sans doute vous br�le les l�vres : " Vous nous avez d�crit avec un luxe de d�tails votre habitat et votre mobilier, vous nous avez fait sautiller dans la ramure de votre arbre g�n�alogique. Voil� qui est bien ! Mais qu'en est-il de l'aspect culturel de votre existence ? Certes, voici un bien grand mot mais qui me fournit l'occasion de vous monter qu'on ne s'enlisait pas dans l'�pais mar�cage d'un mat�rialisme abject !
Les beaux-arts ? De par sa formation de couturi�re, Maman �tait une personne de go�t, dans notre habillement d'abord mais �galement dans tous les autres domaines o� le sens du beau jouait un r�le primordial.
Quelques cadres mettaient en valeur des gravures qui, malheureusement, disparurent dans la tourmente iconoclaste des ann�es 50. Ma s�ur serait d'ailleurs la premi�re � regretter son �garement passager.
Deux d'entre ces lithographies nous avaient souvent �mus, Marie-Th�r�se et moi, au cours de notre enfance. Deux dates en constituaient respectivement les titres. La premi�re nous montrait un homme jeune encore tendant � sa charmante �pouse en toilette claire, les fleurs que venaient de cueillir deux gracieux bambins, un gar�on et une fillette, tout � la joie de ce bonheur familial. C'�tait 1870 ! La deuxi�me nous pr�sentait un contraste d�chirant : La m�re, en longs voiles de veuve, les enfants v�tus de sombre se penchent pour fleurir une tombe surmont�e d'une aust�re crois de bois. C'�tait 1871 et la guerre �tait pass�e entretemps.
Un autre objet d'art m�ritait l'attention : c'�tait une terre cuite repr�sentant une jeune adolescente, en buste, la main en visi�re au dessus des yeux. L'�uvre, sans doute originale , s'intitulait " Au soleil " et, de fait, la forte luminosit� imprimait sur le visage un clignement des paupi�res et sur ses l�vres une sorte de rictus un peu faunesque et qui me mettait mal � l'aise. Quelque chose d'ind�finissable que je n'ai jamais pu expliquer � Maman, toute �tonn�e d'apprendre que j'avais peur de cette statue qu'elle aimait beaucoup.
Sans snobisme aucun, nous aimions la musique : nous avions tous entendu parler de Mozart, Beethoven, Chopin et consorts. Mais nous aimions surtout la musique que nous pouvions ex�cuter nous-m�mes. Or, ni Maman ni Papa n'�taient instrumentistes : o� aurions nous d'ailleurs pu loger un piano ? Tous dans la famille nous adorions chanter. Maman surtout, en faisant son m�nage fredonnait presque toujours un ou l'autre couplet d'une romance � la mode. Elle poss�dait tout un r�pertoire que j'ai eu l'agr�able surprise de retrouver en entier lorsqu'il y a quelques ann�es je me passionnai pour la chanson retro. Il y avait bien s�r les incontournables Roses blanches et le nom moins c�l�bre Temps des Cerises mais bien d'autres encore beaucoup moins connus tels que " Le Gris " o� il s'agit du tabac � rouler o� une pauvre fille de joie puise sa derni�re consolation sur son lit d'h�pital. Une chanson qui aurait pu faire un " tabac " sur les l�vres d'Edith Piaf. Quand il �tait l�, Papa l'accompagnait volontiers mais pr�f�rait g�n�ralement l'�couter avec une sorte de ravissement int�rieur qu'il finissait par masquer sous quelqu'innocente boutade. Sa pr�f�rence allait pourtant � la chanson wallonne. Certes il connaissait les romances facilement larmoyantes qui envahirent notre r�pertoire dialectal dans la foul�e de " L�y�z-m' plorer ". Mais c'est dans la chanson satirique - un genre o� excelle la verve wallonne - que Papa se sentait le plus � l'aise. Il s'y �tait d'ailleurs taill� un r�el succ�s lorsqu'avant son mariage, il s'�tait produit avec quelques copains dans des spectacles d'amateurs.
Un mot en passant sur la s�rie de disques entrepos�s dans le meuble du phonographe et qu'on sortait aux grandes occasions. La gamme en �tait des plus vari�e et allait du " Bel Canto " aux polissonneries de la " belle Epoque " Je suis s�r que mes parents �taient s�duits par le rythme entra�nant de la m�lodie sans para�tre percevoir le caract�re nettement grivois de certains couplets et qui ne m'apparut d'ailleurs que bien des ann�es plus tard.
Deux disques cependant �mergeaient du lot. Tout d'abord, un assez �mouvant " Minuit, Chr�tiens ! " qui me transportait au point que j'en r�clamais l'ex�cution en plein temps pascal ou au milieu des r�jouissances du 15 Ao�t. L'autre m'amusait surtout par les innocentes taquineries conjugales qu'il d�clenchait immanquablement. C'�tait un enregistrement de trompes de chasse. J'aime assez ce genre de musique surtout lorsqu'elle est r�percut�e par les �chos d'une for�t ou magnifi�e par les vo�tes de la Basilique Saint-Hubert. Dans un espace clos et retransmis sur un septante-huit tours d�j� passablement usag�, il perdait beaucoup de son pouvoir �vocateur. Il s'en suivait une sorte de cacophonie que mon p�re feignait d'�couter avec une mine extasi�e tandis que Maman ponctuait l'audition en s'exclamant � maintes reprises : " Quelle horreur ! " Mais � un moment, une voix annon�ait pompeusement : " La Fanfare de Saint Hubert ! " Alors, d'un index sournois mon p�re imprimait au diaphragme une l�g�re secousse et la voix r�p�tait inlassablement : " Hubert�Hubert� de Saint Hubert� Hubert� de Saint Hubert� " C'�tait au tour de Maman de prendre la d�fense de ce disque que pourtant elle d�testait : " Enfin, L�on ! Tu vas l'ab�mer ! " Mon p�re me regardait en clignant de l'�il et en riant sous cape, tandis que Maman retournait � son occupation en haussant les �paules : " Ah ce L�on ! Il ne parvient pas � �tre s�rieux ! "
Que dire des arts du spectacle ? Je crois bien avoir entendu dire qu'une fois ou l'autre, Maman et ma tante �taient all�es � l'Op�ra ou, pour �tre exact " Au Royal " comme on disait alors. Mon p�re se sacrifiait volontiers pour nous garder. Ses pr�f�rences allaient sans contredit au th��tre dialectal qui, il faut bien le dire, �taient � cr�diter de quelques v�ritables chefs-d'�uvre. Deux salles fonctionnaient � plein rendement, l'une priv�e - Le Trocad�ro - et l'autre communale - Le Trianon - de cr�ation plus r�cente et � qui mon p�re reprochait, je crois, d'avoir ainsi dispers� les talents� et les subsides.
Des ann�es 29 date aussi mon premier contact avec le septi�me art. Une grande brasserie du centre-ville - Le Phare - projetait � l'intention des consommateurs de courts m�trages �videmment muets. L'absence de dialogue permettait donc aux serveurs de vaquer � leur besogne et aux clients de continuer leurs conversations. Sans y comprendre grand chose, je pus ainsi assister aux aventures drolatiques de Buster Keaton, un grand comique am�ricain du moment. Bien s�r, comme vous vous en doutez, ces spectacles cin�matographiques �taient tout � fait exceptionnels.
Lisait-on chez nous ? Gu�re me semble-t-il, � cette �poque. Mon p�re rentrait habituellement pas trop t�t car souvent, apr�s le bureau, il passait encore chez des boulangers pour qui il mettait en ordre la comptabilit�. Les soir�es donc, �taient courtes : on n'attendait jamais plus de huit heures pour me conduire au lit et bien souvent, c'est � peine dans un demi sommeil que j'entendais mes parents monter � leur tour.
Avec une fr�quence que je ne saurais pr�ciser, Papa, une fois rang�e la vaisselle, essuyait soigneusement la table et sortait de sa mallette deux ou trois grandes enveloppes qu'il ouvrait avec pr�caution. C'�tait les derniers fascicules parus du Grand Larousse du XX�me Si�cle. D'une lame prudente, il coupait les divers cahiers et c'�tait un �blouissement chaque fois qu'apparaissait une des somptueuses planches en couleurs : celles des plantes et, plus encore des animaux me fascinaient litt�ralement. Parfois aussi, une petite illustration en noir accrochait mon regard au fil des pages : " Qu'est-ce que c'est �a, Papa ? " Et il me r�pondait : " Une dynamo� un pancr�as� une cercopith�que� " Je n'en demandais pas plus, la musique des mots suffisait � me rendre famili�re une image pourtant insolite. Il arrivait que Maman vienne se pencher derri�re nous, attir�e par mes exclamations de surprise. Je me souviens de son vif int�r�t pour l'iguanodon. Sans doute, pour elle un animal aussi singulier ne pouvait avoir exist� que dans des contr�es fort lointaines. Peu m�taphysicienne, elle n'�tablissait pas de distinction bien nette entre l'espace et le temps. Sa surprise n'en fut que plus grande en apprenant que cette sympathique bestiole avait colonis� une r�gion pas tellement �loign�e de la n�tre, le bassin houiller du Hainaut. C'�tait heureusement une personne de grand bon sens et elle continua � me conduire jouer au pied du terril tout proche, sans crainte de voir �merger soudain la silhouette mena�ante d'un monstre jurassique.
Comme on le voit, la science, sous tous ses aspects a eu sa place, modeste mais signifiante sur l'humble toile cir�e de notre table familiale.
" Et les sports ? " demanderez-vous. Si vous entendez par l� un type quelconque de comp�tition, la r�ponse sera aussi br�ve que n�gative. Je n'ai jamais per�u chez nous le moindre int�r�t pour les performances footballistiques de nos clubs wallons. L'immobilit�, g�n�ratrice de mauvaises graisses ne nous guettait cependant pas. C'est que la marche �tait notre mode habituel de locomotion. Il faut dire que notre quartier a �t� longtemps n�glig� par les transports publics et que pour gagner le centre-ville, emprunter les tramways li�geois causait une d�pense hors de proportion avec le temps que cela faisait gagner.
Mon p�re travaillait , on s'en souvient, aux moulins du Val-Beno�t, � Sclessin. En calculant au plus pr�s, cela faisait une heure de marche dans les deux sens qu'il accomplissait occasionnellement � pieds. Le plus souvent me semble-t-il il faisait la route � v�lo, une grande et solide b�cane r�cup�r�e lors de la d�bacle allemande en 1918. A la fin de la deuxi�me guerre, le v�lo roulait toujours : dot� d'un guidon chrom� � neuf il reprit une si belle apparence qu'au poste fronti�re de Mouland des douaniers pr�tendirent que mon p�re venait de l'acheter en Hollande et ne chang�rent d'avais qu'en remarquant qu'il portait une marque depuis longtemps disparue.
En attendant, j'admirais Papa, en train de s'�quiper chaudement pour partir le matin. Suivant la saison, il enfermait les jambes de son pantalon dans de hautes gu�tres en cuir rigide, ou se contentait de les maintenir � l'aide des pinces " ad hoc ". G�n�ralement, nous assistions � son d�part, soit du seuil, soit de la fen�tre de l'�tage. Il saluait ses premiers tours de manivelles d'un vigoureux coup de sonnette dont le timbre franc et sonore me ravissait. Avec cela, les pi�tons n'avaient qu'� se ranger, sans trop de h�te cependant, car L�on Tellings avait adopt� le p�dalage raisonnable et presque solennel de ses anc�tres Hollandais.
Quant aux sports de l'esprit, �checs, dames, cartes, on ne les pratiquait pas chez nous. Sans doute Maman n'y trouvait-elle aucun int�r�t. Faute de partenaire, Papa s'absorbait parfois dans un probl�me de mots crois�s.
De nos jours, le sport a un rapport �troit avec le tourisme- ou, si l'on pr�f�re, la vill�giature - Deux mots qui ne faisaient gu�re partie de notre vocabulaire ni de nos pr�occupations. De temps en temps, nous prenions le train pour Streupas ou pour Argenteau. Nous y passions la journ�e parfois jusqu'� la nuit tomb�e. A Argenteau, apr�s le souper sous la lampe � p�trole, nous nous retrouvions souvent dans la petite cahute du garde-barri�re. En attendant le passage des trains, Maman et sa s�ur s'appliquaient � un ouvrage de broderie ou de crochet, mon oncle Lambert se penchait sur les entrailles d'un r�veil ou d'une montre dont on lui avait confi� la r�paration. Que faisait Papa ? Le plus souvent il observait d'un air int�ress� l'habilet� de son beau-fr�re. Quant � moi, je suivais des yeux, le long de la voie ferr�e la succession des signaux lumineux, tandis qu'entre les passages bruyants des convois, nous parvenait le hululement des chouettes en chasse.
Un jour, ce fut Streupas qui nous accueillit pour un s�jour un peu prolong�. Le train de la ligne de l'Ourthe marquait un bref arr�t � hauteur de la ruelle o� s'�levait la maison de mon oncle. Le passage � niveau me prot�geait efficacement contre toute tentative de chercher aventure du c�t� de la voie ferr�e et de la route de Tilff plus dangereuse encore. De l'autre c�t�, c'�tait la rivi�re, coup�e � cet endroit par une sorte de cascade, le d�versoir dont le fracas suffisait � me maintenir � une prudente distance. Le conversations faisaient d'ailleurs fr�quemment �tat de noy�s, retrouv�s dans les roseaux de la berge ou recherch�s � coup de crocs dans les remous de la chute.
Il faut vous dire qu'� cette �poque l'Ourthe �tait encore une voie consid�r�e comme navigable. Aux endroits des barrages qui r�gularisaient son cours, elle �tait doubl�e par un canal � petite section muni d'une �cluse miniature. Des barges, parfois encore � traction chevaline ou humaine y passaient fr�quemment, charg�es le plus souvent de gros blocs de pierre extraits des carri�res de Poulseur ou de Chanxhe. Une fois, nous e�mes la surprise de voir d�filer plusieurs embarcations remplies de sacs de sable et qu'un d�tachement du G�nie en man�uvre dans les parages acheminait vers Dieu sait quelle vague destination.
Un peu en amont un passeur d'eau transportait d'une rive � l'autre les pi�tons et les cyclistes d�sireux de couper au court pour rejoindre le village d'Embourg encore tr�s rural � l'�poque. Parfois, le soir bien tard on entendait encore l'appel : " A l'�we ! " lanc� par un client qui demandait le passage.
Un dimanche matin, vers mes quatre ans, avec mon p�re, mon oncle et mon parrain - comme dans la chanson ! - nous sommes sortis " entre hommes " . C 'est qu'en bas de la c�te d'Embourg un caf� �tait renomm� pour je ne sais quelle vari�t� de bi�re. Apr�s avoir englouti mon citronn�, j'allai contempler le grand bac de verre o� naviguait une flotille de poissons � la disposition d'�ventuels amateurs de friture. De retour � Streupas, j'annon�ai, tout glorieux � m�re :" Maman ! J'ai vu un poissonnier ! " En souriant, elle me reprit :" Ce n'est pas un poissonnier, �a s'appelle un aquarium ! "Et Papa l'�coutait avec fiert�, lui qui avait tellement le culte du terme exact et du vocabulaire ad�quat. Plus tard, faisant l'�loge de sa ch�re d�funte, il ne manquait pas de rappeler ce menu fait qui pour lui avait vraiment valeur de symbole.
Voil� ce qu'on entendait chez nous par :" partir en vacances " Il y a bien eu aussi une ou l'autre incursion du c�t� de Sy, autre coin pittoresque de la vall�e de l'Ourthe. Mais cette r�gion � occup� dans mon enfance une place tellement particuli�re que je pr�f�re lui r�server ult�rieurement un chapitre privil�gi�.
Pour terminer cet expos� un peu long sur ce que j'appellerais pompeusement " notre vie culturelle " il me semble opportun de dire un mot sur son aspect religieux. Comme la quasi totalit� des gens de cette �poque, nous �tions baptis�s et m�me pratiquants. Cela ne faisait pas pour autant de nous des " gens d'�uvre ". On nous �levait dans la compassion envers les pauvres. Lorsqu'il s'en pr�sentaient � notre porte, Maman ne manquait jamais de me confier la modeste obole qu'elle leur destinait. Quant � elle, c'�tait de son sourire et d'une bonne parole qu'elle essayait de soulager leur d�tresse. Par un matin d'hiver, elle offrit � l'un d'entre eux une chaude tasse de soupe. Peut-�tre �tait-il r�ellement transi ou bien �tait-ce l'effet d'une maladie nerveuse, sa main tremblait en tenant sa tasse sous sa moustache grise. Moi qui d�j� engouffrais mon potage d'une main ferme et d'une cuill�re gaillarde, je dois dire que ce tremblement chez une grande personne m'impressionna beaucoup.
Et la pi�t� proprement dite ? Comme pour beaucoup de catholiques d'alors, l'essentiel �tait la messe dominicale. Pour ne pas laisser seule la petite s�ur encore au berceau, mes parents y assistaient s�par�ment, donc � des heures diff�rentes. C'est habituellement avec mon p�re que je me rendais � l'�glise. Il m'installait debout sur un prie-dieu dont il maintenait la tablette d'une main ferme pour m'�viter un malencontreux plongeon en avant. Tr�s vite, je me mis � guetter le moment de l'�l�vation. Tout au long de l'office, la nef archicomble bruissait d'une rumeur ininterrompue : toussotements, grincement de chaises, tintement d'un petit sou �chapp� � une main distraite. Et tout � coup, un silence presque palpable, que trouait uniquement la clochette de l'acolyte. Puis la foule se redressait avec une sorte de rumeur confuse faite de discrets raclements de gorge, d'une inspiration plus profonde parfois ponctu�e par le coup de cymbale d'un �ternuement trop longtemps r�prim�. Li�ge est une ville o� les sanctuaires foisonnent et lorsqu'il devait faire une visite un dimanche matin , Papa n'avait que l'embarras du choix pour entrer dans une des �glises rencontr�es sur son parcours. J'�tais encore trop jeune pour appr�cier la majest� des lieux saints ou la beaut� des chants liturgiques, moins encore l'�loquence des pr�dicateurs. Mais chaque fois je retrouvais la m�me atmosph�re de calme et de ferveur qui me faisait sentir que l'�glise �tait un endroit � part.
Priait-on en famille ? Je crois me souvenir que tr�s vite, en me mettant au lit Maman me faisait balbutier apr�s elle quelque invocation enfantine. Le matin, par contre, mon p�re et ma m�re commenc�rent � m'initier aux pri�res en commun. Une liturgie familiale s'il en fut. Tout en r�citant une enfilade de " Notre P�re " et de " Je Vous salue� " le m�nage continuait � tourner. Durant sa pri�re, Papa n'h�sitait pas � pr�parer ses tartines de midi tandis que Maman, en peignoir, circulait dans la cuisine et versait de temps � autre l'eau bouillante sur le caf�. Je suivais tant bien que mal les paroles du texte, rappel� � l'ordre si je me laissais trop distraire par les all�es et venues des grands.
Certains r�cits d'enfance rapportent que l'expression " le fruit de vos entrailles " fut � l'origine des premi�res curiosit�s au sujet des myst�res de la naissance. Je n'ai aucun souvenir de r�flexions semblables. En revanche, un autre myst�re sollicitait mon imagination : que voulait-on bien dire avec ce " J�sus le fruit " ? De quel fruit pouvait-il bien s'agir ? Heureusement une gravure en noir et blanc tr�nait au dessus du fourneau de la cuisine. Suivant une mode si d�cri�e depuis, le Christ esquissait d'une main un geste de b�n�diction tandis que sa gauche pr�sentait � la v�n�ration des fid�les un c�ur que l'on devinait ensanglant�. Pour un enfant ignorant de l'anatomie la plus �l�mentaire, cela �voquait irr�sistiblement une poire tenue la pointe en bas. Alors, plus d'h�sitation ! " J�sus le fruit " cela ne pouvait �tre rien d'autre. Je dois, une fois ou l'autre avoir fait part de ce point de vue � ma tante : " Regarde, Tante Maria, c'est J�sus le fruit ! " L'expression insolite ne lui arracha pas m�me un sourire. Les adultes ont l'art de n'�couter qu'� moiti� ce que disent les enfants. J'avais dit " J�sus ", donc tout �tait dans l'ordre. Nous avons toujours aim� une religion sans probl�mes, � du moins pas trop !
L'image du Sacr�-C�ur allait devenir pour moi l'occasion d'une grande �motion esth�tique. Je ne sais � quelle occasion, d�sireux de promouvoir un regain de d�votion, le clerg� paroissial proposa aux fid�les d'introniser chez eux l'image bien connue. L'id�e ne d�plut pas � mes parents qui poss�daient bien � propos une grande reproduction en couleurs entour�e d'un �pais encadrement dor�. On prit donc langue avec un des vicaires qui programma sa visite pour un des soirs de la semaine suivante. Pour donner plus de lustre � la c�r�monie, on d�cida de redorer le cadre que les ann�es avait passablement terni.
Un soir donc, on soupa de bonne heure, on d�pendit le tableau que l'on d�barrassa de sa vitre et se son image et que l'on installa sur la table de la cuisine recouverte de plusieurs couches de vieux journaux, et tandis que Maman y repassait un dernier coup de chiffon humide, Papa se livrait � une op�ration myst�rieuse : dans un petit godet, il versa avec pr�caution un liquide brun�tre dont le parfum me chatouilla agr�ablement les narines. Enfin, � splendeur, il y incorpora le contenu brillant d'un petit sachet qu'il se mit � remuer avec un petit b�tonnet pr�alablement taill� en spatule. Je le regardais �merveill�, d�layer cette mixture avec autant de concentration que lorsque, le dimanche il tournait la mayonnaise familiale, art dans lequel il �tait pass� ma�tre.
Et ce fut l'apoth�ose ! S'armant d'un pinceau, il �tendait soigneusement cet or liquide sur les moulures gris�tres qui se mirent � briller de mille feux sous l'�clat familier de la lampe � gaz. Je suivais l'op�ration, tous les sens en �veil, le regard �bloui par cette brillance toute neuve, l'oreille berc�e par les soupirs d'admiration de Maman et de ma tante, spectatrices silencieuses de cette r�surrection, l'odorat surtout, subjugu� par l'ar�me quasi liturgique du vernis. J'en salivais presque � l'id�e qu'il aurait �t� si bon de recueillir sur ma langue une goutte de ce fluide miraculeux. Que j'aurais voulu t�ter du bout de l'index cette substance si docile sous le pinceau paternel. Mais, bien entendu on m'avait averti d'avoir � tenir mes mains � l'�cart. D�j� mon p�re recueillait m�ticuleusement les derni�res gouttes du godet qu'il utilisa pour ex�cuter quelques raccords et tandis que nous restions muets et fascin�s, il se dirigea vers l'�vier. Presque aussit�t s'�leva l'agressive senteur du white spirit bien vite dissip�e par l'odeur famili�re du savon mou.
L'op�ration magique �tait termin�e. D�j� ma tante enfilait son manteau pour regagner son logis tout proche. Maman allumait la bougie, pr�lude quotidien � notre mont�e vers la chambre � coucher. J'entendis encore Papa terminer un rangement quelconque dans la cuisine, en sifflotant doucement tout joyeux sans doute de l'heureux d�roulement de l'entreprise. Je dormais s�rement d�j� lorsqu'il monta � son tour, mais sous mes paupi�res closes se poursuivait toujours la danse des paillettes d'or.
Le lendemain, le cadre d�ment remont� reprit sa place en attendant la visite officielle du vicaire, dont je ne garde qu'une image confuse. Pour moi, la v�ritable c�r�monie d'hommage, c'�tait cette soir�e en famille, consacr�e par cette petite besogne artisanale. La main humaine m'a toujours sembl� le plus bel instrument pour louer le Cr�ateur !
Et d�j� je crois deviner chez vous, amis lecteurs, une nouvelle question :" Avec votre m�moire et vu votre �tat religieux, d'autres d�tails vous auront certainement frapp� ? " Bien s�r, en voil� un qui m'a laiss� une assez vive impression. Depuis quelques semaines - c'�tait sans doute aux approches de P�ques- on parlait beaucoup de se confesser. Inutile de dire que ma tante Angeline en faisait une affaire d'�tat, elle qui s'enfournait presque chaque semaine dans la logette de son confesseur attitr�.
Suivant une cat�ch�se � la mesure de mes quatre ans, on m'avait expliqu� que quand on avait d�sob�i au Bon Dieu, on devait aller lui demander pardon � confesse. D'embl�e, le mot ne me dit rien qui vaille : par sa consonance, il �voquait par trop l'id�e de fess�e pour offrir une perspective bien agr�able.
Un beau jour, Maman me prit avec elle pour des courses dans le quartier. En passant devant l'�glise, elle eut sans doute l'id�e d'en profiter. Apr�s un petit temps de pri�re devant sa chaise, elle me dit de l'attendre, qu'elle ne serait pas loin et allait revenir presque tout de suite. Je la vis s'agenouiller derri�re un rideau qui s'arr�tait � la hauteur de ses reins. Je voyais donc nettement le bas de son manteau et m�me l'ourlet de sa jupe. Cela me rassura � moiti� : ce n'�tait pas l� les pr�paratifs habituels d'une fess�e. Mais je savais d�j� par exp�rience que certaine r�primandes verbales pouvaient �tre plus p�nibles � subir qu'une quelconque punition corporelle. Aussi mes craintes reprirent en entendant le bruit un peu emphatique du guichet qui venait de s'ouvrir. Aucun �clat de voix cependant, le chuchotement discret de Maman et presque aussit�t la voix du confesseur comme un doux ronronnement qui me sembla de bon augure. A peine haussa-t-il un peu le ton pour prononcer quelques paroles en latin et conclure par l'habituel :" Allez en paix ! " Et au lieu de la Madeleine �plor�e que je redoutais de voir sortir du confessionnal, c'est une Maman au sourire rajeuni qui �mergea du rideau : encore une course de plus heureusement termin�e par cette belle apr�s-midi de printemps. C'est comme �a qu'on �tait chez nous. Se fatiguer � se poser des probl�mes sur la confession ? Merci bien ! On y allait, vite fait bien fait et on n'en parlait plus !
Ce long chapitre, m�me s'il est r�v�lateur d'une certaine fa�on de vivre et de penser, pourrait peut-�tre vous sembler bien pauvre en �v�nements marquants. Si vraiment vous �tes � ce point friands d'extraordinaire, rien ne vous emp�che d'aller boire un verre et de m'attendre au chapitre suivant, lequel, rassurez-vous, ne saurait tarder.
V
Li�ge � l'honneur- Ouverture sur le vaste monde - B�tail et gibier- Une carte magique - La gloire de ma m�re - Projets d'essaimage - Contacts avec le capital - J'ai vu un architecte - Briques et mortier - A propos de caf� - Un nuage de bon augure - Progr�s dans le sanitaire - Un r�ve de maman - Enfin chez soi !
Notre pays a, para�t-il , la r�putation d'aimer les vastes foires internationales. De mil neuf cents � mil neuf cent cinquante huit on en compte au moins cinq malgr� deux p�riodes totalisant huit ann�es de guerre.
1930 marquait le centenaire de l'ind�pendance belge. Depuis l'occupation romaine, nous n'en avions jamais plus connu autant. Cela m�ritait d'�tre f�t�. Comme cela avait �t� le cas en 1905 pour le septante-cinqui�me anniversaire, notre bonne ville fut choisie pour cadre de cette manifestation grandiose. Je ne crois d'ailleurs pas me tromper en signalant qu'une autre ville, Flamande celle-l� , Gand ou Anvers, avait b�n�fici� conjointement de la m�me marque d'honneur.
M�me � cette �poque, Li�ge ne comptait gu�re d'espaces inoccup�s. On r�solut le probl�me en �talant l'exposition sur deux implantations : le secteur nord sur l'ancien champ de man�uvres - aujourd'hui le quartier de Droixhe - le secteur sud dans l'actuel parc d'acclimatation. Ce site avait d�j� servi en 1905 et c'est � cette occasion qu'on avait construit le prestigieux pont de Fragn�e avec ses quatre colonnes surmont�es de statues �tincelantes embouchant vers les quatre points cardinaux les trompettes de la renomm�e. Les environs, rest�s longtemps champ�tres s'�taient entre-temps fortement urbanis�s. 1930 devait y voir s'�lever la monumentale coupole de l'�glise Saint- Vincent en remplacement de l'ancien lieu de culte dont le caract�re quasi rural cadrait mal avec l'environnement.
Cette exposition allait me laisser une impression profonde : je me revois encore en extase devant les animaux empaill�s du pavillon des Eaux et For�ts ou encore incapable de m'arracher � la ferme mod�le o� je fus fascin� par les trayeuses �lectriques dont je crois encore entendre le tic-tac r�gulier.
Mais, me direz-vous, vous y alliez bien souvent pour en avoir gard� un tel souvenir ? Cela devait revenir assez cher. De fait, l'entr�e ,'�tait pas gratuite pour le commun des mortels. Mais nous avions profit� d'un r�gime de faveur, voici comment. Je vous ai racont� comment ma m�re fr�quentait assid�ment avec ma petite s�ur, la consultation des nourrissons, organis�e sous les auspices de l'�uvre Nationale de l'Enfance. Le fonctionnement de cette r�alisation humanitaire et sociale, dont les promoteurs se montraient l�gitimement fiers avait fait l'objet d'un pavillon sp�cial. La pes�e des tout-petits avait �videmment sa place parmi d'autres secteurs et on proposa � Maman de faire tous les quinze jours le d�placement. C'�tait �videmment plus loin que la cr�che du Laveu, mais � cette �poque, on savait marcher, les rues �taient encore relativement calmes et surtout, avantage incomparable Maman s'�tait vu d�cerner une carte de libre entr�e ! Oui, mes amis ! Une Carte d'Exposant tout comme Monsieur Cockerill avec ses ferrailles ou comme Monsieur Sarolea avec ses motocyclettes. Nous pouvions donc d'un air d�tach�, d�passer la petite file pi�tinant au guichet et nous pr�senter � la grille qu'un portier en tenue d'amiral ouvrait c�r�monieusement devant nous.
Un autre sujet de fiert� allait marque cette �poque. Conjointement avec l'O.N.E. la Ville de Li�ge avait d�cid� de c�l�brer avec �clat la F�te des M�res. Au cours d'une s�ance acad�mique o� les divers organisateurs eurent tout loisir de se congratuler, Maman re�ut pour prix de son assiduit� un dipl�me d'honneur et mieux encore un livret de Caisse d'Epargne portant la somme de 300 francs ( soit sept Euros cinquante cents ) ! En ces temps b�nis, cela valait encore le d�rangement. Mais un autre �v�nement allait rapidement estomper pour nous les fastes de l'Exposition.
Notre appartement de la rue Comhaire s'av�rait de plus en plus exigu et de l'avais m�me de notre docteur, pas tellement salubre. C'�tait en effet un m�decin qui jugeait qu'une pinc�e de pr�cautions valait mieux qu'une tonne de m�dicaments. Et puis, il fallait aussi compter avec l'opinion de mon p�re, partisan inconditionnel du logement familial et qui professait volontiers qu'un petit chez-soi valait mieux qu'un grand chez-les-autres.
Justement un mara�cher dont les cultures occupaient quelques hectares entre la rue Comhaire et la rue du Laveu lotissait une partie de ses terrains. C'�tait pr�s de chez nous, dans un quartier dont nous connaissions les charmes, le bon air et la tranquillit�. Que demander de mieux ?
L'aspect financier restait � r�gler. Sans �tre r�duit � un traitement de famine et malgr� la stricte �conomie que Maman faisait r�gner dans le m�nage, nos r�serves �taient des plus minces. Un organisme de financement se trouva pourtant bien � propos et quoique m�fiant envers de semblables op�rations, Papa jugea qu'il serait en �tat de rembourser dans un d�lai raisonnable les soixante-mille francs ( !) n�cessaire � l'achat du terrain et � la construction. Cela ne se fit pas, bien entendu, sans de nombreux conciliabules autour de formulaires myst�rieux que Papa et Maman �pluchaient consciencieusement , le soir, sous l'ampoule �lectrique nouvellement install�e. Absorb� par mon livre d'images ou par mon jeu de constructions, j'�coutais distraitement cette conversation �maill�e de mots nouveaux tels que int�r�ts, hypoth�ques et d'autres encore donnant � cette transaction somme toutes banale, l'aspect d'une op�ration magique qui, de locataires devait faire de nous des propri�taires, m�tamorphose aussi prestigieuse que celle d'une citrouille en carrosse dor� !
Puis vint un soir un long jeune homme aux cheveux fris�s, porteur d'une fine mallette d'o� �mergeaient trois ou quatre feuillets soigneusement roul�s. Mon p�re semblait faire grand cas de ce visiteur auquel il donnait c�r�monieusement du " Monsieur Destockay " ou, plus souvent encore du " Monsieur l'Architecte ". J'avais d�j� appris qu'un archange �tait au dessus d'un ange : donc cet ARCHI-tecte devait �tre lui aussi, au dessus de quelque chose, mais de quoi ? Graves et s�rieux comme le mar�chal Joffre dont j'avais vu la photographie, pench� sur une carte des op�rations, les deux hommes discut�rent longuement devant les rouleaux prudemment �tal�s pr�sentant plusieurs dessins sobrement colori�s. Maman vint un instant jeter un coup d'�il et mon p�re lui cita divers chiffres qu'il illustrait chaque fois en d�ployant son long m�tre jaune, sorti pour la circonstance de l'armoire aux outils. A cet �ge, je n'avais qu'une notion fort �lastique du temps, mais lorsque Monsieur Destockay nous quitta en laissant sur la table un de ses rouleaux, la poign�e de mains qu'il �changea avec mon p�re �tait bien celle de deux homme bien contents l'un de l'autre.
Et lorsque mon p�re remonta apr�s avoir accompagn� le visiteur, Maman vint le retrouver et tous deux d�roul�rent de nouveau le plan sur la table de la salle � manger, les quatre coins maintenus par divers objets h�t�roclites : une lourde r�gle en acier bronz� -sortie de l'atelier du grand-p�re - un presse-papier " mille-fleurs " souvenir de l'exposition de 1905, une petite tour Eifel en m�tal dor� et pour finir, un des gros cand�labres de la chemin�e, appel� � la rescousse pour m�ter un des coins plus r�calcitrant que les autres. Le ton de la conversation prit d'embl�e un style moins technique et je crois bien que leurs yeux quitt�rent souvent le croquis chiffr� pour se rencontrer avec un regard qui �tait celui du bonheur.
Puis ce fut le temps des entrevues avec l'entrepreneur, Monsieur Baiwir. Rond de fa�ons et de bedon, il nous invita � venir d�ner chez lui un dimanche. C'�tait � Beyne-Heusay, une importante commune sur les premiers contreforts du plateau de Herve. Dans ce m�nage laborieux, on ne ch�mait gu�re car tandis que son mari supervisait ses chantiers, Madame Baiwir, sans doute avec l'aide d'un ou deux ouvriers, faisait marcher une boulangerie, assortie, me semble-t-il, d'une petite exploitation herbag�re.
Lors de notre visite, elle m'amena � l'atelier et me montra, dans le four �teint mais encore chaud, les platines enti�res o� cuisaient pour le compte des marchandes ambulantes, ces friandises bien li�geoises, les " c�t�s pe�res ". Ceci pour vous monter, en passant que les relations d'affaires entra�naient facilement des relations d'amiti�, au moins entre gens civilis�s, esp�ce qui n'�taient pas rare � l'�poque.
D�j� notre s�jour rue Comhaire commence � sentir le provisoire. Je suis �videmment encore trop jeune pour appr�cier les pr�cisions chiffr�es : dans six mois, dans trois mois� c'�tait l� des notions bien abstraites.
Comme notre cuisine est maintenant de plain-pied avec le jardin, on profite d'une soleil printanier pour m'envoyer prendre l'air : je ne connais pas encore le mot " nostalgie " , mais c'est peut-�tre �a, le sentiment confus qui m'envahit : les jappements de Loutsy, - c'est le chien de notre voisine, Madame Berbuteaux n'�veillent pas en moi la d�licieuse frayeur habituelle. Plus loin, les lapins et les pigeons de Madame Govaerts ne rencontrent qu'une indiff�rence qu'ils me rendent bien. Au fond du jardin mitoyen, la m�re de Madame Courtois cueille de l'oseille pour la soupe du soir. Je m'assure rapidement que la tortue Charlotte n'a pas une nouvelle fois franchi la cl�ture. Quelques semaines auparavant, elle �tait all� semer l'�moi chez la bonne vieille Flamande, dont ma m�re avait suivi de loin les commentaires ahuris. A cette occasion, mon p�re, � son retour , �tait all� chercher dans le buffet un petit volume reli� en rouge, son pr�cieux dictionnaire flamand qui lui avait tout de suite r�v�l� qu'au nord de la fronti�re linguistique, une tortue devenait " een schildpad ". Ce fut, � part quelques interjections, le premier mot n�erlandais que j'ai retenu. Mon p�re me l'avait tellement bien faire r�p�ter - avec le " sch " bien guttural - que plusieurs ann�es apr�s, l'instituteur d�clara que j'aurais brillamment pass� le test du " Schild en Vriend " lors des matines brugeoises. Ce dont je ne fus pas peu fier !
D�j� la vieille dame a regagn� se cuisine. J'entends, dans la parcelle l'en face, la voix m�lodieuse de Madame Johannes modulant son air favori : " Au pont de Nantes, un grand bal est donn� " Et tout � coup, une senteur p�n�trante envahit mes narines : de l'autre c�t� de la rue, Monsieur Perp�te est en train de torr�fier son caf�. Je n'ai jamais partag� l'enthousiasme gourmand de ma m�re ou de ma tante Maria devant ce puissant ar�me. Mais cette fois, est-ce la solitude ou bien suis-je en train de couver une indigestion ou quelque maladie infantile, mais cette odeur me met r�solument mal � l'aise et encore actuellement, je n'arrive pas � savourer cette �cret� que j'appr�cie pourtant volontiers dans une bonne tasse, cors�e de pr�f�rence d'une solide rasade de grappa !
Toutes ces impressions d'enfance ne doivent cependant pas laisser oublier que les affaires allaient bon train. Des fen�tres arri�re de notre appartement, nous pouvions voir, � quelque deux cents m�tres le futur chantier de notre nouveau logis. D�j� les g�om�tres �taient venus d�ployer leurs mires et leurs jalons : c'est que les travaux de terrassement n'�taient pas sans poser quelques probl�mes. La rue du Laveu, � cette endroit est en pente douce mais suffisamment s�rieuse pour pr�senter, sur les six m�tres de fa�ade, une diff�rence de niveau assez consid�rable. De plus, par rapport � la voirie, le jardin se situait nettement en contrebas. Sans doute aurai-je bient�t l'occasion de vous fournir d'autres pr�cisions techniques. Malgr� ces quelques probl�mes, les terrassiers se mirent vaillamment � la besogne. En quelques heures ils avaient dress� leur baraque pour y entreposer brouettes et outils ainsi que les v�tements de travail. Ils n'avaient pas oubli� le modeste �dicule, d'un m�tre carr� mais de hauteur d�cente, refuge des besoins naturels. Et aussit�t les coups de pioches se m�l�rent aux crissements des pelles et au couinement des roues de brouettes. Par une matin�e noy�e de brouillard ,nous parvint comme le roulement d'une canonnade : c'�taient les moellons que l'on jetait dans les tranch�es et qui, englob�s de mortier assureraient les fondations. Cette fois, cela devenait s�rieux !
En remontant d'avoir fait ses courses, seule ou avec nous, Maman s'arr�tait souvent pour �changer quelques mots avec l'un ou l'autre des ma�ons, qui ne tard�rent pas � la reconna�tre pour la future propri�taire . C'est ainsi qu'elle fut mise au courant d'une situation assez fr�quente mais qu'elle jugea abusive. Il faut savoir qu'alors, les thermos �taient chers et d'une extr�me fragilit�. Chaque ma�on �tait donc muni d'une petite cafeti�re en fer blanc assez rudimentaire. L'heure venue, ils y versaient le caf� moulu, abondamment cors� de chicor�e, puis, le " man�uvre " enfilait toutes les anses sur un bout de planche et allait dans le voisinage se procurer l'eau bouillante, ou plut�t, comme on dit � Li�ge, de " l'eau cuite ".Une petite �picerie � cent m�tres de l�, les servait volontiers mais moyennant finances. Oh ! rien d'exorbitant : cinq ou dix centimes la ration ? Mais pour des ouvriers des ann�es trente, cela frisait l'exploitation et Maman ne mit pas longtemps � �tre de leur avis. Elle les invita donc � faire vingt pas de plus et � venir se ravitailler chez nous. Chaque midi donc, le plus jeune du chantier venait sonner � notre porte et Maman, la bouilloire � la main r�partissait l'eau chaude sur la mixture d'o� s'�levait tout de suite le capiteux ar�me du caf� fra�chement tir�.
Un apr�s-midi, ce fut le d�lire : de la fen�tre o� elles regardaient distraitement, Maman et ma tante Maria m'appel�rent � grands cris pour venir contempler ce spectacle inou� : A cent m�tres de l�, le toit de notre nouvelle maison s'ornait d'un �norme bouquet de feuilles et de fleurs sauvages , annon�ant fi�rement que ma�ons et couvreurs avaient achev� leur �uvre et que le b�timent �tait d�sormais " hors d'eau ", c'est � dire accessible aux plafonneurs et aux menuisiers en attendant les plombiers et les �lectriciens. Le soir, nous sommes all�s nous promener sous notre futur toit, grimpant et descendant sans nous lasser les �chelles qui reliaient encore provisoirement les �tages. Je vois encore Maman, comme une bergeronnette, sautillant avec une joie enfantine d'un madrier � l'autre.
Quelques jours plus tard notre regard fut attir� par une �paisse vapeur blanche � quelques m�tres de la construction : on arrosait abondamment la chaux vive qui apr�s deux couches de cr�pi jaune, abondamment m�l� de poils de vache allait recouvrir murailles et plafonds. Je pense qu'actuellement, le proc�d� a �t� consid�rablement modifi� mais c'�tait alors la m�thode quasi obligatoire pour obtenir un plafonnage convenable. Chacun de nos passages furent presque chaque jour l'occasion d'une nouvelle surprise : planchers, escaliers, ch�ssis de fen�tres et chambranles de portes r�pandirent rapidement leur bonne odeur de bois fra�chement rabot�.
Il ne faudrait pas croire que nous restions les bras crois�s � regarder pousser et cro�tre notre future demeure. Un " plus " allait d'ailleurs la rapprocher du confort bourgeois. Au niveau du sous-sol, le plan portait la mention " buanderie ". Ce mot, on me l'apprit bient�t, d�signait un local o� on fait les lessives. L'organisme de pr�ts auquel nous nous �tions adress�s, ne pr�voyait pas, pour une " maison ouvri�re " , l'adjonction d'une salle de bains. D'o� le nom donn� � cette pi�ce pour laquelle d'ailleurs, notre premier soin fut l'achat - d'occasion - d'une spacieuse baignoire en fonte �maill�e et d'un v�tuste chauffe-bain au gaz, sorte de monstre couronn�e d'un couvercle en laiton, et qui, de r�parations en r�parations assura vaillamment son service de 1931 � 1950.En attendant d'�tre branch�s ces deux mastodontes furent entrepos�s dans la salle � manger de la rue du Laveu.
Chaque descente en ville �tait l'occasion d'un quelconque achat en vue de notre installation : tringles � rideaux, fixations diverses� Et puis, il y eut la grosse affaire du rideau de perles. " Qu'est-ce ? me direz-vous. ? Toute une histoire comme vous allez le constater.
Maman, je vous l'ai dit, �tait d'une famille modeste mais o� l'�ducation se voulait soign�e. Mon p�re disait avec fiert� que maman pouvait faire bonne figure dans n'importe quel ch�teau. En son temps, je vous raconterai une anecdote montrant que cela allait encore plus loin !
C'est ainsi qu'elle avait fait connaissance avec une certaine Madame Demade, dont le mari, un assureur assez connu sur la place de Li�ge, occupait une belle maison de ma�tre non loin de la cath�drale. Des " gens bien " assur�ment ! Un jour donc, j'accompagnai Maman chez la dame en question qui nous avait invit�s � go�ter. Dans leur coquet salon, ma m�re eut l'attention attir�e par un ample rideau d�corant le passage vers la pi�ce contigu�. Il �tait compos� d'une profusion de perles multicolores enfil�es sur des ficelles. Justement, dans notre nouveau g�te, l'architecte avait pr�vu, entre salon et salle � manger une large baie en anse de panier.
Ce rideau de perles fut pour Maman un �blouissement qui augmenta encore lorsque son amie lui e�t r�v�l� que ces perles ne co�taient pratiquement rien. Elles �taient en effet confectionn�es � partir de longues bandes triangulaires de papier peint : roul�es bien serr� � partir de leur base, recouvertes de colle et de deux couches de vernis incolore, elles finissaient par avoir la duret� du bois.
Que d'apr�s-midi de dimanches avons-nous ainsi pass�s � rouler nos perles sur de fines aiguilles � tricoter. Travail en s�rie : Papa, sa longue r�gle d'�b�ne � la main trace les c�t�s des triangles rigoureusement isoc�les. Maman arm�e d'une vieille paire de ciseaux les d�coupe suivant le trac�. Ma marraine, son mari et d'autres invit�s �ventuels proc�dent au fa�onnage. Une besogne qui aurait pu devenir fastidieuse - je viens de calculer que l'ensemble comportait environ mille perles d'environ cinq centim�tres le longueur - mais c'�tait sans compter sans les rires, les blagues, les chansons parfois, qui animaient ces heures paisibles. Et puis, surtout, il y avait la joie de faire plaisir � Maria et aussi de se prouver qu'avec un peu de savoir-faire et beaucoup de patience, on pouvait, nous aussi, atteindre � la splendeur des salons bourgeois.
Combien de temps ce travail dura-t-il ? J'�tais � l'�ge o� ces notions n'�taient gu�re pr�cises. Sachez cependant qu'apr�s la mort de Maman ce rideau qu'elle avait r�alis� avec tant d'amour, prit pour nous la valeur d'un f�tiche et que nous osions � peine l'effleurer dans la crainte de voir une des perles se d�tacher. Que dire alors lorsque des camarades venaient � la maison et ne r�sistaient pas � l'envie de les faire balancer � pleines mains ! Bien s�r la d�f�rence envers des invit�s nous faisait garder un silence poli, mais nous pensions par devers nous : " Comment peuvent-ils ignorer qu'ON NE TOUCHE PAS au rideau de perles.
Que les temps peuvent changer ! Une quinzaine d'ann�es plus tard, mes neveux, sous le regard indulgent de mon p�re, s'en donnaient � c�ur joie � se faufiler � travers le rideau comme Tarzan parmi les lianes de la for�t vierge. Puis, mon beau-fr�re eut besoin d'un bureau qui occupa la salle � manger. Le salon devint banalement le living et effectivement, on prit l'habitude d'y s�journer. Une porte vitr�e s�para les deux pi�ces. Que devint le rideau de perles ? Sans doute disparut-il un jour o� ma s�ur se r�signa � un nettoyage par le vide. J'�tais loin de Li�ge au moment de cette transformation. Dommage ! Ces perles me rappelaient tant de choses et j'en aurais sans doute gard� au moins quelques unes.
Allons, restons-en l� ! Je m'arr�te toujours quand je me sens glisser vers la nostalgie. Enfin � j'essaie !
VI
La ruche essaime - Petit plan des lieux - Un espace bien occup� - Laborieux dimanches - Un nouvel entourage - Bref interm�de scolaire.
Les semaines qui pr�c�d�rent notre emm�nagement ne m'ont laiss� qu'un souvenir assez confus. La proximit� des deux domiciles rendait possible le transport manuel d'une s�rie de petites bricoles. Deux ou trois fois par semaine, � la soir�e, mon p�re proposait :" Si on allait faire un chemin ? " et chacun empoignait l'oreille d'une manne en osier qui allait rejoindre celles qui attendaient dans la nouvelle maison soigneusement ferm�e � clef. Vu ses dimensions et son poids, la fameuse baignoire n�cessita le concours de quatre hommes. Sans doute profita-t-on d'un passage de l'oncle Lambert et de l'aide de deux voisins complaisants. Le gros mobilier fit le voyage - bien court - � bord d'un des camions du moulin o� travaillait mon p�re. Ce soir l�, nous avons enfin dormi chez nous. Si vous aimez les dates pr�cises, la carte d'identit� de Maman enregistre le changement de domicile au 20 avril 1931.Ma s�ur allait avoir deux ans en fin mai et j'allais avoir mes cinq ans huit jours apr�s.
Il n'est peut �tre pas superflu de donner une description un peu pr�cises de ce nouvel habitat. Il occupait six m�tres en fa�ade et une huitaine en profondeur. La pente de la rue, encore assez douce � cet endroit causait cependant une d�nivellation d'un petit m�tre. Si bien qu'� front de rue, il n'y avait pas � proprement parler de " rez-de-chauss�e " si l'on excepte un petit quadrilat�re d'un m�tre cinquante de c�t� tenant lieu de hall d'entr�e. Une vol�e de cinq ou six marches donnaient sur un petit palier o� s'ouvraient les deux " belles places " : � gauche, la salle � manger donnant sur la rue , en face le salon qui occupait toute la largeur du b�timent : cela donnait donc une pi�ce de six m�tres sur quatre dont maints visiteurs admir�rent les heureuses proportions.
Passons au premier �tage : une chambre � coucher surmontait la salle � manger. L'espace au dessus du salon �tait divis� in�galement en une seconde chambre � coucher et une �troite chambrette avec un tout petit espace laiss� par un lit � deux personnes : ne pensez pas tout de suite � ces vastes champs de man�uvre propos�s par les ensembliers modernes. Comme beaucoup d'autres de ce temps- l�, ce lit faisait peut-�tre un m�tre septante-cinq de largeur : si l'intimit� y trouvait son compte, le confort risquait d'en souffrit, surtout pour des dormeurs un peu corpulents. Plus haut encore, donc sous le toit, un vaste grenier mansard� recouvrait l'ensemble.
Redescendons maintenant vers le vestibule : un second escalier descendait au sous-sol. Du c�t� rue, la fameuse buanderie-salle de bain, avec des toilettes ind�pendantes. A l'arri�re et donnant de plain-pied sur le jardin, un petit corridor sur lequel s'ouvrait la cuisine qui, jusqu'� mon d�part - et en r�alit� jusqu'au mariage de ma s�ur - allait �tre notre habituel lieu de s�jour. Mentionnons, pour �tre complets, des toilettes � l'entresol et une petite cave � charbon en dessous de l'entr�e.
R�sumons-nous : nonante deux m�tres carr�s de surface habitable. Le croiriez-vous ? Il nous ont longtemps suffi pour cinq adultes et deux enfants. Quittant leur logis du 127, mon grand-p�re, sa s�ur et sa fille a�n�e vinrent partager notre toit familial : la chambre c�t� jardin leur servit de lieu de s�jour, les deux femmes se partag�rent la chambrette contig�e et le grand- p�re s'adjugea le grenier bien entendu.
Plus fort encore : pendant plusieurs mois, mes parents transport�rent leur chambre � coucher dans le salon et la pi�ce du premier sur la rue fut propos�e comme chambre garnie � louer, dans l'espoir d'arrondir ainsi les fins de mois. Faute de demande, le projet fut abandonn� assez vite, me semble-t-il.
N'oublions pas le jardin : de la cuisine, la vue s'�tendait sur ses vingt-cinq m�tres de parterres et de plates-bandes. En fait , l'acquisitions s'�tait faite en deux temps : le mara�cher nous avait d'abord c�d� une longueur de vingt m�tres : l'organisme qui nous finan�ait n'en admettait pas davantage. Sur les cinq m�tres suppl�mentaires, nous avions une option d'achat : durant un an ou deux subsista une enclave pour laquelle le propri�taire jouissait d'un droit de passage. Inutile de dire qu'il n'eut jamais l'id�e de venir y repiquer la moindre salade.
De notre cuisine, nous avions une vue superbe sur la rue Comhaire, encore bord�e de sa haie d'aub�pines, et au del� sur la colline de Saint-Gilles o� se dressait le ch�ssis � molette d'un des puits du charbonnage de La Haie. Que de fois, en d�jeunant, j'arr�tais de mastiquer ma tartine, fascin� par la rotation de la " belle fleur " comme on dit � Li�ge. Et lorsque mon p�re, s'apercevant de ma r�verie, m'enjoignait :" Mange ! " je reprenais contact avec la r�alit� et, � travers ma bouch�e de pain, je protestais avec une inconsciente mauvaise foi :" Mais je mange ! "
Je passerai sous silence les diverses phases de l'am�nagement int�rieur : le blanchissage des plafonds pour lequel on ne connaissait pas les latex tout pr�par�s.De la chaux �teinte �tait d�lay�e dans de l'eau tr�s chaude additionn�e de colle en guise de liant : un travail pr�liminaire o� il s'agissait de respecter strictement les proportions si on voulait r�ussir les op�rations subs�quentes. Que dire du tapissage o�, selon la mode de l'�poque on divisait les murs en panneaux, se d�tachant sur un fond neutre et encadr�s d'une �troite bandelette de papier peint en guise de moulure. C'�tait presque chaque fois l'oncle Lambert qui arrivait le dimanche, t�t matin, en compagnie de son �pouse, ma marraine. La journ�e enti�re se passait ainsi laborieusement mais en famille : chacun s'y mettait selon ses possibilit�s et ma foi, le travail avan�ait bon train. Dois-je rappeler � ce propos qu'il n'�tait pas question d'y consacrer le samedi puisqu'on y travaillait comme tous les autres jours. A peine, dans les bureaux, s'introduisait la mode de laisser � tout de r�le � chaque employ� une demi journ�e libre : on appelait cela la semaine anglaise.
Petit � petit, la maison prenait vraiment une belle allure et faisait l'admiration des amis et connaissances qui nous rendaient � l'occasion une petite visite. Celle des voisins aussi, avec qui nous n'avons gu�re tard� � nouer des relations qui dur�rent plus de trente ans. Notre maison, faisant partie d'un lotissement se trouvait donc - provisoirement - la derni�re d'une s�rie. Du c�t� d�j� b�ti demeurait un m�nage avec une fillette � peu pr�s de mon �ge : Germaine Vranken. Sa maman �tait une petite personne mince et active d'un caract�re particuli�rement liant. Son mari, au contraire, postier de son �tat �tait d'une timidit� qui aurait facilement fait passer pour bourru, alors qu'il �tait la gentillesse m�me. Leur maison h�bergeait �galement un couple de locataires : Monsieur Levaux �tait agent de police et j'eus la surprise de voir une jour son �pouse laver avec soin le casque blanc de son mari : ainsi donc, ce prestigieux symbole de la Loi pouvait se nettoyer comme un vulgaire ustensile de cuisine ! Plus bas encore une famille nombreuse : le papa, ancien combattant de 14-18 �tait un petit homme vif et alerte tandis que sa femme �tait d�j� fort handicap�e par une polyarthrite �volutive. Tous deux avaient une petite voix pointue qui allait bien avec leur patronyme, car, ironie du sort, ils s'appelaient Monsieur et Madame Fifi. Je connaissais peu leurs deux a�n�s, Madeleine et Andr�. Charles, au contraire, se vit confier le soin de me conduire et de me ramener de l'�cole primaire, mais n'anticipons pas. Le plus jeune, Pierrot �tait encore presque un b�b� . La maison suivante h�bergeait une infirme, clou�e � son fauteuil roulant. De sa fen�tre toujours entrouverte elle pouvait facilement appeler une voisine pour quelque menu service. Un chien de race ind�finie montait une garde vigilante sur l'appui de fen�tre et aboyait furieusement sur la t�te des passants.
Je ne parlerai ici que des voisins avec lesquels nous �tions en relations suivies : nos vis-�-vis, par exemple, nous �taient beaucoup moins connus car les communications se faisaient principalement par les jardins. Notre maison portait le num�ro 70 et terminait provisoirement la s�rie. Tout un temps, la parcelle contigu� continua � �tre cultiv�e : certains matins nous pouvions voir le mara�cher - il se pr�nommait Casimir - ou son fr�re Jacques, les jambes prot�g�es par de solides plaques de cuir, venir s'agenouiller devant chaque plan de scarole, en relever les feuilles et les lier adroitement avec un brin de raphia. Cette op�ration avait pour but de garder aux feuilles int�rieures la belle couleur vert tendre si app�tissante !
Tr�s vite cependant, une nouvelle maison vint s'ajouter et les Van Hamel devinrent nos nouveaux voisins : le mari, Georges, travaillait dans une assez grosse entreprise de toitures en zinc. Madame Louise �tait maman au foyer. Leur fille Georgette, un mois ou deux plus �g�e que ma s�ur, ce que je ne comprenais pas, car en comparaison de Marie-Th�r�se elle semblait vraiment minuscule. Un jour, mon p�re fit un lapsus et l'appela 'Fourchette " ! Je trouvai cela extr�mement dr�le et continuai � surmonter ainsi la pauvre enfant durant des ann�es, m�me lorsqu'elle �tait devenue un brin de fille.
Depuis avril, nous �tions donc dans notre nouvelle maison. J'allais sur mes cinq ans et au songea � me mettre au jardin d'enfant : on appelait cela � l'�poque une �cole gardienne mais les plus �volu�s parlaient de " l'�cole Froebel " du nom d'un p�dagogue auteur d'une m�thodologie � l'usage des tout-petits. Nos convictions et plus encore l'excellente r�putation de l'�tablissement amen�rent Maman � me confier � l'�cole paroissiale, m�me si le chemin �tait un peu plus long. C'est donc ainsi que je me trouvai un matin devant S�ur Anne-Marie. Elle aurait d� normalement faire un peu peur aux �l�ves avec sa haute taille et son nez en bec d'aigle. Cependant elle avait une voix si douce, une fa�on vraiment maternelle de nous accueillir chaque matin que les plus craintifs se sentaient imm�diatement en confiance.
A quoi nous occupait-elle ? On dessinait sur une ardoise g�n�ralement en carton ou alors, honneur supr�me r�compensant une conduite exemplaire, sur une v�ritable ardoise en schiste. Puis, on chantait, souvent des chants patriotiques dont la s�ur marquait la mesure en agitant un drapelet tricolore en papier :" Il est une banni�re, un superbe drapeau, dont la Belgique est fi�re, tant il est noble et beau ! "
L'apr�s-midi, les gar�ons s'exer�aient � de branlantes constructions au moyen de cubes de bois. Les filles reprenaient l'�charpe qu'elles confectionnaient au moyen d'un " tricotin ", sorte de planchette munie de petits clous o� elle entrela�aient des laines multicolores. Vous en expliquer le fonctionnement me d�passe vraiment : il faudrait pour cela retrouver un de ces instruments mais qui sont depuis longtemps proscrits par les inspecteurs parce que pas assez cr�atifs. Et puis aussi, la S�ur racontait des histoires, toutes plus �difiantes les unes que les autres : la petite " n�gresse " - on n'avait pas l'id�e de dire autrement - qui s'�tait cass� toutes les dents avec un caillou parce qu'on lui avait dit que pour communier, elle devait attendre d'avoir perdu ses dents de lait.
Souvent, la S�ur se servait de grandes images cartonn�es et en couleurs qu'elle commentait avec un remarquable talent de conteuse : un jour, elle nous raconta, document � l'appui, la r�surrection de Lazare, un �pisode qui aurait normalement d� nous �merveiller. Malheureusement, elle avait un esprit volontiers macabre et s'�tendit longuement sur le peu agr�able s�jour au tombeau, ne nous faisant gr�ce ni de l'odeur repoussante ni du r�gal des asticots ! J'en fus tellement impressionn� qu'� midi, je touchai � peine � mon d�ner. Press� de dire pourquoi j'avais si peu d'app�tit, je racontai tout d'une voix blanche et avec une mine si d�compos�e que Maman d�cida de me garder � la maison et de me faire faire une bonne sieste. Est-ce le soulagement d'�chapper � l'�cole et � ces phantasmes morbides ? En tout cas, mon sommeil ne fut troubl� d'aucun cauchemar. Pendant quelques jours, je retournai � l'�cole mais visiblement le c�ur n'y �tait plus . Puis le travail ou quelque indisposition emp�ch�rent Maman de me conduire et on prit le parti d'interrompre provisoirement ma scolarit�. Pauvre S�ur Anne-Marie ! Elle �tait si d�sireuse de bien faire ! Je passai ainsi mes mois d'hiver � la maison. J'adorais voir coudre Maman et maladroitement, avec des chutes de tissus, je tentais de l'imiter. Ma tante, elle, brodait volontiers des napperons et m'initia � quelques points �l�mentaires. Je serais peut-�tre devenu un grand couturier si mon p�re ne m'avait pas orient� vers le jardinage et d'autres activit�s plus viriles.
Le troisi�me trimestre vint interrompre cette qui�tude. Pour m'habituer quand m�me � un rythme scolaire on me conduisit au jardin d'enfant communal, � cent m�tres � peine de chez nous. Maman me regardait partir depuis le seuil et n'avait qu'une minute � marcher pour venir me reprendre. L'�tablissement justifiait pleinement son appellation de " jardin ", poss�dant en son milieu une belle pelouse plant�e d'arbres d�j� v�n�rables dont les feuilles servaient parfois aux filles pour se confectionner des couronnes et autres parures. Pour ma part, je n'en avais plus que pour un trimestre et on me mit donc presque tout de suite � un " travail de fin d'�tudes " ! Il s'agissait de broder au point de croix � travers un canevas de carton rigide divers motifs destin�s � former un encadrement pour un portrait que les parents �taient invit�s � fournir. Puis on se mit tr�s vite � r�p�ter chants et sayn�tes en vue de la distribution des prix. Est-ce l'atmosph�re printani�re de ces journ�es - un troisi�me trimestre se prolongeait alors facilement jusqu'� la mi-juillet - ou plut�t le d�vouement de ces institutrice la�ques ? Toujours-est-il que j'ai gard� de ces quelques mois un excellent souvenir.
Puis vinrent les vacances, mais qu'est-ce que des vacances o� on vous rappelle � tout bout de champs l'obligation toute proche d'aller apprendre � lire et � �crire. L'�cole communale �tait encore un peu plus pr�s de chez nous et on projeta tout simplement de m'y envoyer. Je ne sais pourquoi l'�cole paroissiale rentrait un jour plus t�t. Le soir m�me, un des instituteurs - notre ancien voisin de la rue Comhaire - vint trouver mes parents et s'�tonna de na pas m'avoir aper�u parmi les nouveaux. Que se dirent-ils ? Je n'en sais rien mais au souper, mon p�re prit la d�cisions de m'envoyer � l'�cole paroissiale o� j'entrai d�s le lendemain dans la classe de Monsieur Delvaux. J'aurais trop � dire sur cet instituteur remarquable et d'une fa�on plus g�n�rale sur l'�quipe tout enti�re qui me conduisit jusqu'� ma sixi�me. Les us et coutumes scolaire de l'�poque aussi justifieront une ample moisson de d�tails que je me propose de relater en temps utile.
Je tiens plut�t que ce chapitre soit un peu plus bref que les autres, � l'image d'un bonheur qui devait conna�tre bient�t une brutale interruption.
VII
Les derniers beaux jours- Que Maman �tait belle - Petit aper�u m�dical -Des vacances impr�vues - Comme un coup de tonnerre - Une nouvelle vie - Le culte du souvenir.
L'automne s'�tait �coul�. Apr�s des d�buts un peu lents - j'en reparlerai - j'avais pris go�t � l'�tude, � la lecture surtout. Je me souviens de la fiert� de Maman lorsqu'en ville, j'arrivais � d�chiffrer telle ou telle enseigne de magasin.
Puis l'hiver arriva avec sa ribambelle de f�tes. Il y eut la Saint-Nicolas o� je fus choy� comme d'habitude. N�anmoins, le cadeau dont je me souviens le plus fut un tableau noir que l'on fixa au mur de la cuisine. Un jour que, juch� sur une chaise, je transcrivais des mots de mon ab�c�daire, Maman constata : " Tu l'aimes bien, hein ! ton tableau ! " Elle se doutait bien peu que je passerais quasi trente ans devant un meuble de ce genre.
Puis vint la No�l, le deuxi�me depuis notre emm�nagement. Il devait �tre marqu� par un r�veillon au cours duquel on c�l�brerait les noces d'argent du cousin Verhelst et de son �pouse la cousine Henriette, personnage plein d'originalit� dont j'aurai l'occasion d'esquisser quelques traits. On les avait donc invit�s chez nous. Ma tante Angeline s'�tait occup�e du menu. Maman, elle, s'affairait � se confectionner une toilette d'exception. Tous les apr�s-midi, je pouvais la voir s'activer sur sa machine � coudre et, morceau par morceau s'�laborait un v�tement de r�ve : une robe de cr�pe d'un beau rouge corail agr�ment� de motifs plus clairs, et surtout une petite veste en l�g�re fourrure noire - du poulain, disait Maman - sur laquelle tranchait une doublure en soie blanche. Jugez de ma d�ception lorsqu'on m'annon�a que je serais au lit avant le d�but des festivit�s. La partie gastronomique me laissait, � l'�poque, assez indiff�rent mais� ne pas voir la belle robe !.On transigea en me promettant que je n'irais coucher qu'une fois Maman rev�tue de cette merveilleuse parure. Il en fut ainsi fait : ce fut la seule fois o� Maman m'apparut dans ces somptueux atours, mais la robe et la petite veste , dans la penderie, continuerait longtemps � nous rappeler ces instants de bonheur.
Cette ann�e-l�, les grippes furent particuli�rement m�chantes et surtout, sujettes � de nombreuses rechutes. Plusieurs fois, durant le mois de Janvier, Maman dut garder le lit. Pour m�nager ses nuits de repos, on m'avait install� dans la chambre de Tante Angeline qui insista beaucoup pour m'initier � la r�citation r�glementaire du chapelet. Les visites du docteur se firent quasi quotidiennes. Un dimanche matin, ma tante Maria partit chez le pharmacien de garde d'o� elle revint, portant � bras le corps une bonbonne d'oxyg�ne : la pneumonie s'�tait d�clar�e.
Cette maladie dont, aujourd'hui les antibiotiques viennent assez facilement � bout, �tait alors porteuse de bien sinistres pronostics. Pour activer la r�action contre le bacille, on avait recours au cataplasme : entre deux pi�ces de toile, on �talait une �paisse bouillie de farine de lin, la plus chaude possible et on pla�ait le tout autour du thorax du patient. Une toile imperm�able - le " gutta-percha "- recouvrait l'ensemble qu'on assujettissait d'un �pais bandage de laine pour maintenir la chaleur le plus longtemps possible. L'op�ration se renouvelait cinq ou six fois sur les vingt-quatre heures, provocant une sudation abondante dont on esp�rait beaucoup. Il s'agissait de franchir le cap fatidique des neuf jours au bout desquels la convalescence s'�tablissait. Il va sans dire que la d�shydratation jointe � une fi�vre continuelle oscillant autour les 40�, mettait le c�ur � une rude �preuve et que c'�tait presque toujours lui qui flanchait.
Lorsque nous allions voir Maman entre deux acc�s, elle nous accueillait avec un sourire si doux et si serein que nous repartions rassur�s : on soignait Maman et elle allait gu�rir. Aussi, ne f�mes -nous pas le moins du monde alarm�s quand Papa nous proposa d'aller passer quelques jours � Streupas chez Tante Y�yette. Ces vacances d'hiver constituaient une agr�able surprise. C'�tait aussi l'occasion de faire plus ample connaissance avec notre petite cousine Malou qui allait sur ses deux ans et commen�ait � trottiner all�grement et � se faire fort bien comprendre.
Avec l'insouciance du jeune �ge, je demandais, bien s�r des nouvelles de Maman mais les r�ponses �vasives ne m'inqui�taient pas outre-mesure. Un jour ma tante me fit transcrire une petite lettre dont elle avait compos� le brouillon. Elle se terminait par : " Bons baisers, petite Mounette ! " Qui m'aurait dit que c'�tait mon mot d'adieu ? Peut-�tre le lendemain, nous sommes partis tous les trois vers un petit sanctuaire sur la route d'Angleur, Notre Dame de Bon-Secours. Il faisait gris, je ne devinais pas encore la raison de cet ultime p�lerinage : pour moi, c'�tait une promenade comme une autre.
Le dimanche suivant, le soleil s'�tait timidement remis de la partie. J'achevais de d�jeuner. Ma s�ur dormait sans doute encore. O� �tait ma tante ? Dans sa cuisine ou peut-�tre � la messe. J'�tais seul avec mon oncle Victor qui me prit aupr�s de lui. Doucement, il attira mon attention sur ses yeux baign�s de larmes. J'�tais intrigu�, n'ayant gu�re eu l'occasion de voir pleurer de grandes personnes. Puis, comme dans un r�ve, il me parla de ce qu'il avait vu la veille : des petits gar�ons qui portaient des fleurs. Comment de l� parvint-il � me d�voiler la poignante nouvelle ? Je n'en sais plus rien. J'�clatai en sanglots, mes cris durent parvenir jusqu'� la cuisine o� ma tante se bouchait les oreilles, elle-m�me incapable de retenir ses larmes. Un instant, je me souviens, j'essayai de raisonner : " Maman n'�tait pourtant pas vieille ? " - " Oh non, opinait mon oncle : c'est beaucoup trop jeune ! " Cette constatation que je devais entendre si souvent par la suite, me rendit un peu d'espoir : c'�tait peut-�tre une fausse nouvelle, je devais avoir mal compris ! Puis l'in�luctable r�alit� reprit le dessus. On me pr�vint que Papa allait venir nous rechercher. Quel d�chirement de la voir arriver, tout de noir v�tu, ses beaux yeux bleus noy�s de pleurs et nous serrant contre lui comme pour se raccrocher � une derni�re raison de vivre. Ce jour-l�, le d�ner fut bien morne, contrastant avec la joyeuse animation que ma tante savait si bien susciter d'habitude.
La nuit tombait d�j� quand on nous appr�ta pour renter � la maison. Mon paletot et celui de ma s�ur avaient �videmment �t� teints en noir. Une �charpe de la m�me couleur cachait le haut de mon pull, jug� trop voyant. C'est qu'� l'�poque, on ne badinait gu�re avec ses fun�bres usages. Nombreuses �taient les teintureries o� une pancarte annon�ait : " Deuil en 12 heures ce qui voulait dire qu'en une demi-journ�e, ils pouvaient transformer costumes et manteaux conform�ment au cruel savoir-vivre.
Un coll�gue de mon p�re, un des rares � l'�poque � poss�der une voiture vint se mettre � notre disposition. Il faisait nuit noire quand nous sommes arriv�s au Laveu. Comme je l'ai expliqu� plus haut, la maison �tait loin d'�tre d�serte : mon grand-p�re, sa s�ur Angeline et ma tante Maria nous attendaient, encore sous le coup de l'affreux d�part. Ma tante Y�yette et sa petite fille �taient venues aussi, et devaient rester chez nous quelques jours. Mais malgr� tout ce monde, c'�tait, dans la maison une impression de vide quasi palpable. Rien n'�tait pourtant chang� : c'�tait bien la m�me ampoule qui �clairait la cuisine mais on �clat avait quelque chose de glacial, presque cruel. Bien froide aussi la cuisini�re qui, six semaines auparavant nous avait rassembl�s autour de Maman, toute affair�e � la confection des gaufres traditionnelles du Nouvel-An li�geois. Sur le dressoir, sombres et muets, tr�naient toujours les deux postes de radio qu'un cousin �lectricien avait mis en d�p�t, pour que Maman, dont c'�tait le r�ve, puisse comparer leurs qualit�s respectives avant de fixer son choix. Il n'allaient �videmment pas tarder � regagner le petit magasin de la rue Saint-Gilles : outre que mon p�re n'�tait gu�re amateur de ce genre d'engin, les exigences du deuil rendaient impensable l'id�e m�me d'allumer un poste de radio.
Comme il arrive assez souvent, un stupide d�tail mat�riel allait venir rompre cette atmosph�re oppressante : les couvertures qu'on avait envoy�es � la d�sinfection n'�taient pas revenues de la teinturerie : impossible d'occuper les lits ! Il faillit rembarquer en catastrophe dans la voiture de l'ami Hubert qui heureusement n'�tait pas encore reparti, et aller passer une nuit suppl�mentaire � Streupas. Nous rev�nmes � Li�ge le lendemain et alors commen�a la longue installation dans le souvenir de notre Maman, si t�t disparue. Nous aurons l'occasion d'en reparler avec maints d�tails.
La tradition voulait que pendant une longue ann�e, le deuil le plus rigoureux f�t respect�. Passons sur les prescriptions vestimentaires, d'ailleurs variables selon le degr� de parent� vis-�-vis du d�funt. Mais par ailleurs, aucun spectacle, aucun bal � plus forte raison. Pas de musique : ni radio, ni phonographe, ni m�me pas d'instrument. Une voisine vint un jour nous demander de permettre � sa fillette de huit ou neuf ans, de venir r�p�ter chez nous ses le�ons de piano. M�me les laborieuses gammes d'une d�butante, pas trop dou�e au demeurant, auraient fait scandale si elles avaient filtr� � travers le mur mitoyen.
Chez nous, malgr� la profonde douleur que nous vivions tous, mon p�re avait veill� � ce que l'atmosph�re ne f�t nullement accablante, non pas en organisant un oubli d'ailleurs impossible mais en nous rendant intimement sensible la pr�sence, h�la invisible de notre Maman. Cette pr�sence, Papa l'avait assur�e en faisant ex�cuter de grands portraits encadr�s : un dans la chambre � coucher, un dans le salon, un dans la salle � manger, ce dernier r�guli�rement orn� de fleurs fra�ches. Un cadre plus petit d�corait un des murs de la cuisine et je passe sur les petites photos que l'on trouvait chez ma tante Angeline ou sur la table de nuit de ma tante Maria. Tr�s vite, � l'exemple de notre p�re, nous avons pris l'habitude, en entrant dans chaque pi�ce, d'adresser � la ch�re image un baiser du bout des doigt accompagn� d'un : " Bonjour Maman ! " parfois un peu �vasif mais somme toute assez semblable � celui de n'importe quel bambin croisant sa m�re au cours de ses jeux !
Tr�s vite aussi, � la fin des pri�res qu'il nous faisait r�citer ay moment du coucher, Papa nous invita � r�p�ter avec lui un petit mot � celle qui continuait � nous regarder du ciel. L'avait-il r�dig�, plume � la main ou �tait-il improvis� sur le moment ? Toujours est-il qu'il devint rapidement invariable, comme une pri�re liturgique. Nous l'avons encore r�cit� ensemble, mon p�re et moi quelques jours avant mon d�part : j'avais alors dix-huit ans. Et d�tail curieux, bien que r�cit�e au moins 4.500 fois et malgr� ma m�moire proverbiale, je ne l'ai jamais retenue par c�ur, sans doute parce que sur les l�vres de Papa, elle avait chaque soir l'accent de la nouveaut�.
Puis il y avait les visites au cimeti�re. Tous les mercredis, en se rendant chez un ami boulanger pour qui il tenait les livres, mon p�re faisait un large crochet par Robermont, une des vastes n�cropoles de la ville de Li�ge. Avec un soin minutieux, il nettoyait et fleurissait la dalle fun�raire. Je vous laisse � deviner ce que devait �tre ensuite le dialogue intime avec celle qu'il appelait parfois " Toute ma Vie ! " , un vocable qui me d�concertait alors et que j'ai attendu plus de soixante ans avant de la comprendre vraiment.
Du Laveu � Robermont, la distance �tait plut�t longuette et effraierait sans doute beaucoup de gosses d'aujourd'hui. Par beau temps, cependant, elle prenait facilement l'allure d'une promenade : on allait voir Maman. Et c'�tait chaque fois le m�me rite : un nettoyage sommaire de la tombe, le renouvellement des fleurs et un long moment de recueillement et de pri�re.
Les premiers temps, mon p�re m'�pouvantait en annon�ant : " Nous allons maintenant dire une DIZAINE de chapelets " Pour mes plus jeunes lecteurs, s'il doit y en avoir, je signalerai que le chapelet se r�citait sur une sorte de collier comportant principalement cinq s�ries de dix " Je vous salue� ! " pr�c�d�es d'un " Notre P�re� " Chacune de ces s�ries s'appelait " une dizaine . " ce qui ne prenait qu'un temps raisonnable. Ignorant ce d�tail technique, je croyais qu'on allait r�citer AU MOINS - une dizaine !- DIX chapelets complets : � raison d'un quart d'heure pour chacun, je ne me voyais pas de sit�t rendu aux gambades de mon �ge ! Avant de repartir, nous passions � quelques pas de l� sur la tombe de mon grand-p�re et de ses deux �pouses. Le jovial Fran�ois Tellings avait para�t-il annonc� � la mort de Maman que lui-m�me aurait bient�t son tour.
Alit� apr�s quelques semaines il devait s'en aller, le 12 juin de la m�me ann�e. Une fois de plus, on nous avait plac�s chez Tante Y�yette qui malheureusement n'habitait plus la spacieuse demeure des bords de l'Ourthe mais une maison plus exigu� mais surtout plant�e dans un d�cor d'usines bordant un canal emp�trol� et charbonneux � souhait.
Nos retours du cimeti�re se faisaient souvent en tram. Les enfants d'aujourd'hui habitu�s � �tre v�hicul�s pour le moindre parcours peuvent difficilement appr�cier l'agr�ment de ces quelques instants o� on avan�ait sans se fatiguer. Pourtant, ce bon vieux tramway nous d�posait � encore une bonne distance de chez nous. Un jour de printemps - c'�tait, je crois, une de nos premi�res visites au cimeti�re, nous sommes pass�s par le parc d'Avroy et f�mes tent�s par les poneys et les petits �nes proposant aux bambins quelques instants de chevauch�e. On m'installa sur un �ne, ma s�ur eut droit � un poney que sa patronne appelait Bonzo. Malheur ! au moment de payer d'avance, Papa d�couvrit qu'il n'avait plus assez d'argent : les fleurs de la tombe avaient sans doute co�t� plus cher que pr�vu. Toujours est-il que la propri�taire, brave femme sans doute mais pour qui les affaires �taient les affaires, eut t�t fait de nous d�monter. Je n'oublierai jamais les larmes silencieuses de Papa, pendant que nous remontions chez nous. Il croyait sans doute entendre les reproches un peu moqueurs que Maman n'aurait pas manqu� de lui adresser en pareille occurrence.
Mais tout n'�tait pas aussi m�lancolique. Une apr�s- midi de d�cembre, nous nous sommes mis en route, Papa et moi. Ma petite s�ur, enrhum�e �tait rest�e � la maison. Il gelait d�j� fort au d�part mais dans la mont�e apr�s Cornillon, le vent du Nord vous coupait litt�ralement en deux, si bien que mon p�re, pourtant adversaire de ces emmitoufflages avait enlev� son �charpe pour m'en couvrir les oreilles. Ce qui ne soulagea nullement les ger�ures qui me cuisaient les cuisses ni les engelures qui me torturaient les orteils. Nous n'avons gu�re tra�n� au cimeti�re et � notre retour, ma tante Maria m'administra un rem�de que l'on disait souverain : un chaud bain de pieds additionn� de farine de moutarde. Et tandis que mes petons endoloris barbotaient dans cette mixture, un parfum magique vint chasser les relents pharmaceutiques qui montaient du bassin fumant. Sur le fourneau mijotait une grande casserol�e de cacao tandis que sur la table s'�talait un assortiment pantagru�lique de sp�culoos et de massepain. Nous venions de f�ter la Saint-Nicolas et les nombreux boulangers avec qui Papa �tait en relations d'affaires en offraient un ample �chantillonnage � notre intention. Ce fut une bien belle soir�e � laquelle mon p�re, qui d'habitude ne mangeait rien � quatre heures, fit cependant honneur comme tous les autres. Que dire de l'app�tit de ma petite s�ur qui d�cid�ment se sentait mieux. Quant � ma Tante, nous connaissions tous son go�t l�gendaire pour ces merveilleuses p�tisseries.
Papa avait r�alis� que, encore petits comme nous �tions, nous risquions fort d'�tre cruellement priv�s de la tendresse des bras maternels. Aussi, prit-il l'habitude de nous accueillir � tour de r�le dans son grand lit. Ma s�ur, quand c'�tait " sa semaine " s'endormait presque tout de suite. Pour ma part, une fois la lumi�re �teinte, j'avais souvent avec mon p�re des �changes de vue passionnants : je me souviens d'un aper�u vertigineux sur le calendrier. C'�tait sans doute au moment de la nouvelle ann�e 1934 ou 1935. J'�tais curieux de savoir ce qu'il y aurait apr�s 1939. Ensuite mon imagination vagabonda de 1940 � 1999. Et lorsque Papa m'eut r�v�l� que viendrait ensuite un an 2.000,je fus �bloui et demandai quel �ge j'aurais � cette date. Les septante-quatre ans qu'il m'annon�a me laiss�rent un instant r�veur, mais d�j� mes yeux se fermaient et je n'y pensai plus gu�re jusqu'� une date toute r�cente.
Malgr� le grand malheur qui venait de nous frapper tous, je crois que ma petite s�ur le ressentit d'une fa�on plus poignante que moi, peut-�tre parce que, ses souvenirs �tant moins vifs en raison de son tout jeune �ge, le sentiment de l'absence n'en �tait que plus cruel. Pour ma part, mes quasi sept ans me rendaient plus sensible � cette pr�sence invisible mais r�elle que mon p�re savait si bien entretenir. De plus, �tant un gar�on et d�j�
plus �g�, j'�tais pour lui un interlocuteur plus � sa mesure.
VIII
Regard sur le cercle familial - L'oncle Auguste - les Brusseleers - La famille d'Angleur - Ceux de Sainte-Walburge - La cousine Henriette et ses descendants - F�licie et Oscar - Gant de velours mais main de fer.
Quoique frileusement blottis dans de nid familial que Papa s'ing�niait � perp�tuer, ma s�ur et moi avons cependant grandi dans un entourage dont la douceur et l'affection ne se d�mentirent pas un instant. Oncles et tantes, surtout dans les premi�res ann�es s'entendirent � tisser autour de nous un r�seau de pr�sences pleines de tendresses.
La plus passag�re fut celle de l'oncle Auguste et de sa nombreuse famille. Il nous arrivait souvent � l'improviste, g�n�ralement en uniforme de sous-officier ce qui m'int�ressait beaucoup. Ses enfants, en revanche, ne retinrent gu�re mon attention : l'a�n�, Marcel �tait un grand adolescent de quatorze ou quinze ans, d�j� aux �tudes secondaires et tout fier d'�taler ses premi�res connaissances en alg�bre alors que j'avais � peine d�pass� - assez p�niblement du reste, - le stade du boulier-compteur. Son fr�re Jean-Marie, au contraire me suivait d'un an ou deux et je le consid�rais encore comme un moutard. Entre eux deux, une imposante brochette de s�urs, des filles par cons�quent et qu'� mon �ge je consid�rais comme parfaitement d�nu�es d'importance.
Que se passa-t-il ? Presque du jour au lendemain, les visites de l'oncle Auguste s'interrompirent et durent vingt-cinq ans, le silence le plus opaque es visites de l'oncle Auguste s'interrompirent et durant plus de vingt-cinq ans, le silence le plus opaque nous s�para ! Sans doute un malentendu entre mon p�re et lui, mais � quel sujet ? Nos questions sur ce point n'obtinrent jamais qu'un r�ponse �vasive.
Puis, il y avait ma marraine, la tante Antoinette. Elle se trouvait veuve depuis plusieurs semaines, son mari, l'oncle Lambert ayant succomb� � la m�me maladie que Maman. Remarquons qu'avec la mort de mon grand-p�re, cela allait nous faire trois d�c�s en moins de six mois !
J'aimais bien ma marraine dont l'�l�gance et une certaine coquetterie mettait, malgr� le deuil une atmosph�re plus joyeuse dans la maison. Mon p�re lui offrit de venir loger chez nous ce qu'elle accepta volontiers. Elle avait en effet obtenu des Chemins de Fer du Nord-Belge sa mutation pour un passage � niveau plus pr�s de Li�ge. Nous la voyions donc tous les jours, bri�vement lorsque son service la requerrait de deux heures de l'apr�s-midi � dix heures du soir. On appelait �a " faire deux-dix ". Par contre lorsque, surtout le jeudi, elle faisait un " six-deux " c'�tait la f�te : nous l'avions pour nous presque toute une demi journ�e. Elle devait malheureusement nous quitter bient�t, ayant assez vite trouv� une consolation � son veuvage et port� ses p�nates dans un autre quartier de la ville. Ses visites se firent de plus en plus intermittentes et s'interrompirent totalement peu apr�s ma communion solennelle. Tout cela amena donc une longue - tr�s longue �clipse dans nos relation avec la famille Deceuster, celle de Maman.
Du c�t� des Tellings, les rapports rest�rent heureusement tr�s suivis. Dans l'ordre ascendant, signalons d'abord la tante Ang�le et mon oncle Gustave. Ils habitaient Bruxelles et par cons�quent, on ne les voyait qu'assez rarement : les voyages �taient co�teux et la tante souffrait depuis 1930 d'une polyarthrite �volutive qui r�duisit consid�rablement sa mobilit�.
Dire qu'elle �tait la pr�f�r�e de mon p�re serait taxer celui-ci d'une partialit� tout � fait �trang�re � sa mentalit�. Mais plus exactement, il y avait entre eux une connivence � laquelle leur temp�rament li�geois, donc facilement caustique, n'�tait pas �trang�re. R�duite la plupart du temps � des contacts �pistolaires, Ang�le nous envoyait de longues �p�tres que n'auraient pas d�savou�es Madame de S�vign�, mais d'une S�vign� wallonne, ce qui peut para�tre paradoxal. Ajoutons que mon p�re admirait profond�ment le moral que sa s�ur gardait � travers tout, malgr� ses infirmit�s et, faut-il le dire, des situations financi�res parfois difficiles.
L'oncle Gustave �tait lui aussi un joyeux compagnon. Originaire du Brabant wallon, c'�tait lui le plus Bruxellois de la famille. Son budget et la sant� de sa femme ne lui permettaient gu�re de voyager. Il s'en consolait en compulsant les d�pliants touristiques, parfois richement illustr�s dont il ramenait des kilos des diverses agences de voyage qu'il visitait assid�ment. Ce Braban�on �tait, je l'ai signal� d�j�, f�ru de folklore. C'est lui qui, lors d'une de ses visites � Li�ge m'introduisit pour la premi�re fois au Mus�e de la Vie Wallonne, ce remarquable ensemble culturel dont la Cit� Ardente est l�gitimement fi�re. Je ne suis plus jamais entr� dans ce v�ritable sanctuaire sans une pens�e �mue pour celui qui m'en a r�v�l� la valeur.
Ses deux fils �taient mes a�n�s : �a veut dire que dans nos jeux, c'�taient toujours eux qui prenaient les initiatives et nous entra�naient dans des fantaisies qui sur le moment faisaient rire mon p�re mais auxquelles, apr�s leur d�part, il s'empressait de mettre le hol�. Fran�ois, le plus �g� �tait un grand type athl�tique au visage d'ange. Harmonieusement muscl�, nageant comme un poisson, � l'aise dans les arbres et les rochers, bon tireur � la carabine, il aurait fait un admirable bourlingueur. D'autre part, tr�s imaginatif, il raffolait des histoires de fant�mes ce qui impressionnait terriblement ma petite s�ur et me valait de s�v�res remontrances de mon p�re lorsque je m'avisais de marcher sur ses traces. Ajoutons qu'il m'a plus d'une fois aid� d'excellents conseils en dessin et en peinture pour lesquelles il avait un joli coup de patte.
Son fr�re Charles, au contraire avait un v�ritable temp�rament de camelot, toujours � l'aff�t de quelque chose � vendre : des fleurs sauvages, des billets de loterie, de vieux fonds de grenier. Il adorait se d�guiser en clochard avec de vieilles nippes ce qui mettait mon p�re en joie. Bref , les quelques s�jours de ces Bruxellois dans la Cit� Ardente �taient toujours trop courts et trop rares.
Presque chaque semaine, en revanche, nous avions la visite de notre Tante Y�yette et de sa petite Malou. Pourquoi la tante avait-elle choisi le mercredi alors que notre apr�s-midi de cong� avait lieu le jeudi. Sans doute pour profiter d'un temps plus long � passer avec sa s�ur, notre tante Maria, d�j� gravement affect�e par la mort de Maman et de surcro�t, investie de la lourde responsabilit� de notre �ducation. Cette t�che, elle l'avait assum�e sans mot dire, avec une abn�gation qui, chez elle, semblait couler de source.
Nous aimions beaucoup ces visites de Tante Y�yette qui pendant quelques heures apportait une ambiance de d�tente que Tante Maria, sans �tre d�pourvue d'humour, n'arrivait pas � faire r�gner. Malgr� cette diff�rence de caract�re, les deux s�urs s'entendaient � merveille et j'appris plus tard que, les apr�s-midi d'�t�, elles s'offraient de connivence une bonne cr�me glac�e, friandise que mon p�re, je ne sais pourquoi, nous refusait presque toujours car il la consid�rait avec la plus extr�me m�fiance. Au moins une fois par mois, c'�tait notre tour de passer un dimanche � Angleur. Le trajet aller se faisait habituellement � pieds : une bonne heure de marche, agr�ablement �gay�e par les flots anim�s de l'Ourthe, le long du quai du Condroz encore pi�tonnier � cette �poque.
Ces visites �taient pour moi l'occasion d'appr�cier la personnalit� multiforme de l'oncle Victor. Maints d�tails me le repr�sentaient comme un �tre hors du commun : il utilisait un rasoir " rabot " alors que mon p�re en �tait rest� au redoutable coupe-choux. Il fumait des cigarettes toutes faites que mon p�re avait en horreur , pr�f�rant les rouler patiemment � la main ou s'en tenir � une bonne vieille pipe. Et surtout, l'oncle Victor jurait en fran�ais, un �cart que Papa ne s'autorisait jamais, sauf en wallon, entre ses dents et � des occasions rarissimes
L'Oncle, je l'ai d�j� signal� �tait chimiste. Est-ce cette formation scientifique qui le pr�disposait � maintes exp�riences. C'est ainsi qu'il s'�tait construit le premier appareil de radio qu'il m'a �t� donn� d'entendre. Rien � voir avec nos petits " baladeurs " archi-compacts. C'�tait au contraire une sorte de monstre de septante centim�tres de long sur trente- cinq de hauteur et autant en profondeur. Encore �tait-il surmont� du " cadre ", sorte de d�vidoir de minces fils jaunes jouant, je crois le r�le d'antenne int�rieure. La fa�ade de l'engin n'offrait pas moins de quinze boutons, certains d'ailleurs doubl�s .Il s'agissait de les amener tous � la positions optimale le long de graduations bien visibles quoique myst�rieuses. En attendant ont avait droit � un concert de miaulements vari�s, mais il faut bien le reconna�tre, il arrivait toujours un moments o� on arrivait � capter un air de musique parfaitement reconnaissable o� une annonce remarquablement audible du speaker de service. Un jours o� nous �tions tous en train d'�couter avec recueillement une retransmission particuli�rement r�ussie du " Beau Danube Bleu " j'en fus plut�t d��u et demandai : " Mais dis, mon oncle, comment fais tu pour jouer des parasites. Loin de se vexer, le Tonton eut un bon rire qui refl�tait bien l'affection qu'il me portait.
Toutes ses initiatives n'atteignaient pas toujours le m�me degr� de r�ussite. Ainsi, sa fille avait une poup�e qui ouvrait ou fermait les yeux : c'�tait le summum du progr�s d'alors. Les petits globes d'�mail pivotaient dans un logement en cire, assez fragile au demeurant et il n'�tait pas rare que tout le syst�me oculaire s'enfon��t dans le cr�ne de la pauvrette. Il fallait d�tacher la calotte cr�nienne pour remettre tant bien que mal le tout en place. Sans doute fatigu� de ces tr�panations r�p�t�es, l'oncle recourut aux grands moyens et remplit une fois pour toutes la t�te d'une �paisse masse de pl�tre, transformant ainsi le pacifique jouet en un redoutable " goedendag " qui aurait combl� d'aise les milices flamandes � la Bataille des Eperons d'Or. J'en fis moi-m�me la douloureuse exp�rience, d'o� une grosse bosse au front, que suivant l'usage, on soulagea avec de la teinture d'arnica, rem�de r�put� souverain et d'ailleurs remis � la mode par nos hom�opathes.
Une autre exp�rience malheureuse prit des allures de vaudeville. Une ann�e, Malou exprima � Saint Nicolas, le d�sir d'un petit lit pour sa poup�e. Rien de bien compliqu� : l'oncle maniait habilement la petite scie � chantourner pur en confectionner de menus bibelots, hobby r�pandu dans de nombreux m�nages. Le petit lit fut donc rapidement pr�t et, dissimul� dans le grenier n'attendait plus que la couche de peinture rose souhait�e par la petite cousine. Remis de soir�e en soir�e ce travail attendit jusqu'� l'avant veille du 6 d�cembre. Ce soir-l�, on mit coucher la petite de bonne heure, on sortit le petit sachet de poudre, achet� la vaille chez le droguiste du coin et l'oncle descendit � la cave chercher la bouteille d'huile de lin. Il remonta bredouille ou presque : au lieu de la substance siccative bien connue de tous les professionnels, il ramenait un vieux fond d'huile de foie de morue auquel il attribua un peu rapidement le r�le de succ�dan�. Ma foi, dans un premier temps le r�sultat semblait donner toute satisfaction. H�las, le lendemain matin il fallut bien d�chanter : non seulement la couleur refusait obstin�ment de s�cher mais r�pandait alentour une �coeurante senteur de mar�e pas fra�che. Force fut de dissimuler au mieux le corps du d�lit en attendant de pouvoir trouver le rem�de ad�quat. Et parmi les autres g�teries qui le lendemain salu�rent son r�veil, Malou trouva un mot d'excuse du grand Saint Patron des enfants sages : il �voquait le manque de place dans sa hotte et promettait que dans quinze jours, le P�re No�l se chargerait de la commission. Comme quoi les plus hautes comp�tences scientifiques ne seraient rien sans l'art de pouvoir retomber sur ses pattes.
Nous venons de faire le tour de la parent� la plus proche. Je crois qu'il serait temps de vous pr�senter encore quelques autres sp�cimens que nous rencontrions de mani�re moins suivie mais qui n'en ont pas moins laiss� pas mal de traces dans mon souvenir . Au risque d'allonger exag�r�ment ce chapitre, je vous les d�peins d'embl�e, car plusieurs traits remontent � l'�poque b�nie o� Maman �tait encore avec nous. Il s'agissait en r�alit� de trois cousine plus ou moins �loign�es de mon p�re. Toutes trois �taient mari�es mais nous n'avions pas souvent l'occasion de rencontrer leurs �poux qui eux, ne venaient jamais chez nous.
La cousine Hubertine et le cousin Pierre habitaient les hauteurs de Ste Walburge, un quartier de casernes aujourd'hui remplac�es par l'h�pital de la Citadelle. Nos rencontres �taient assez rares. Je me souviens d'une ou l'autre visite dans leur maison de la Rue des Glacis : leurs sujets de conversation n'avaient rien qui puisse me passionner. Cependant, j'adorais leur cuisine en sous-sol dont murs et plafond �taient enti�rement recouverts de " badasses ". C'est ainsi qu'� Li�ge on appelle les d�bris de vaisselle. Connaissant le projet du cousin, parents et amis lui avaient procur� des quantit�s �normes de ces d�bris, fruits de maladresses m�nag�res et peut-�tre aussi de quelques sc�nes conjugales. De fr�quentes s�ances de glanage au gr� des d�charges avaient apport� le compl�ment indispensable. Cette sorte de mosa�que m'enchantait et je regrettai longtemps l'abandon de cette cuisine sombre pour une pi�ce du rez-de-chauss�e pourtant plus a�r�e et plus gaie.
Leur fille unique, Fran�oise, �tait mon a�n�e d'une bonne douzaine d'ann�es. Elle offrait une ressemblance frappante avec mon cousin Fran�ois, de Bruxelles. C'�tait une grande belle fille, sportive, excellente nageuse et en m�me temps bonne pianiste, f�rue de grande musique et assidue des concerts du Conservatoire. Elle devait d'ailleurs, sur le tard, �pouser un musicien qui la laissa veuve assez t�t.
En attendant, elle achevait la poursuite d'un dipl�me d'institutrice. Sa nomination fut, me semble-t-il assez lente � venir, car plus d'une fois elle vint consulter mon p�re pour �valuer ses chances dans un emploi de secr�taire-dactylo. Elle finit par �tre engag�e dans une �cole du quartier de Pierreuse, bien connu de tous les Li�geois pour les m�urs plus que frustes de ses habitants. Selon son humeur, Fran�oise rentrait le soir compl�tement d�courag�e par tant de rusticit� ou, au contraire, r�jouie par la saveur de telle ou telle expression. C'est ainsi qu'ayant gentiment questionn� une " nouvelle " : " Que fait-il, ma petite, votre papa ? " elle s'�tait entendu r�pondre : " Des s�tch�s, Dame ! " Il faut savoir que la confection de sachets �tait le travail auquel on occupait alors les d�tenus de la prison Saint-L�onard.
Beaucoup plus spectaculaires �taient les visites de la cousine Henriette. Son mari - encore un Fran�ois - occupait je ne sais quel emploi � la Fonderie des Canons, qui ne fondait sans doute plus rien du tout et allait, apr�s la derni�re guerre, c�der la place � l'Ath�n�e Atlas. C'�tait un personnage assez effac� que je n'ai jamais vu chez nous. Henriette en revanche, occupait de la place pour deux : ob�se ? Pas du tout, mais fortement charpent�e : sans excentricit�s, elle aimait les toilettes cossues et ses chapeaux auraient fait bonne figure dans les penderies de la Reine d'Angleterre. C'�tait presque dommage car ils masquaient en bonne partie son admirable chevelure pr�cocement blanchie mais soign�e � la perfection. Pour l'emp�cher encore davantage de passer inaper�ue, elle �tait sourde ce qui donnait � sa voix des inflexions m�talliques, parfois m�me tonitruantes. Or, elle habitait du c�t� de F�tinne, un appartement social assez confortable pour l'�poque. N�anmoins, les relations avec les voisins d'�tage s'av�raient parfois d�licates. Il faut dire aussi que Henriette �tait, sinon agressive, du moins port�es sur toutes sortes de revendications, persuad�e qu'on voulait profiter de son infirmit� pour la " rouler " d'une fa�on ou d'une autre. De l�, de fr�quentes altercations dont elle nous faisait le r�cit �pique avec l'intonation chantante du parler li�geois, encore exag�r�e du fait qu'elle ne s'entendait pas . Tentons par un proc�d� graphique d'en donner une id�e : " maDAme, que j'lui dis, CE n'est PAS comme CA qu'on FAIT ! " La suite du r�cit d�bouchait d'ordinaire sur une crise de larmes que mon p�re s'employait � endiguer de parles l�nitives : " T'en fais pas, va, Henriette� ! " Puis venait l'argument qui ne manquait jamais son effet : " Regarde un peu le beau chapeau que tu as ! " D�j� les sanglots laissaient la place � quelques soupirs allant decrescendo. Puis venait une innocente boutade de mon p�re qui d�clenchait une hilarit� aussi subite que les lamentations pr�c�dentes : HA HA Ha Ha ha ! tu ES coMIQUE, sais-tu Toi ,L�ON ! " Cette diction nous semblaient, � ma s�ur et � moi, du plus haut comique et plusieurs jours apr�s, nous nous surprenions � en imiter le rythme cascadant.
Ce digne couple avait deux enfants, un fils, Fr�d�ric que je n'ai presque jamais vu et une fille, la " petite Marie " qui venait parfois � la maison consulter Maman pour des travaux de couture. Une fois ou l'autre aussi avant notre deuil, elle alla danser en compagnie de ma Tante Maria qui lui servait de chaperon. Deux locaux avaient � cette �poque la sp�cialit� de bals publics mais de bon ton : la salle des " Comtes de M�an " et celles des " M�tiers et N�goces ". Ma Tante aimait beaucoup danser et a d� �tre bien priv�e lorsque ses responsabilit�s lui interdirent pour de nombreuses ann�es cet agr�able divertissement.
Un peu avant la guerre, la " petite Marie " avait �pous� un certain Charles Douterlot qui poss�dait une petite entreprise o�, d'un alliage sp�cialement mis au point - le ZAMAC - il moulait peignes, boucles de ceinture, broches et autres objets de fantaisie. La pais revenue, il transporta son atelier � Peymenade, faubourg de Grasse (Bouches du Rh�ne) Sa prosp�rit� fut de courte dur�e, implacablement concurrenc�e par l'invasion du plastique. Marie mourut assez jeune et sans enfants : c'�tait encore un rameau qui disparaissait.
Le m�me sort guettait un troisi�me couple, sur lequel il faudra bien que je m'�tende quelque peu : c'est en effet celui avec lequel nos relations furent les plus significatives. Oscar G�rard avait �pous� notre cousine F�licie, n�e Postula : une parent� fort �loign�e que je ne suis pas parvenu � d�m�ler. Chez eux aussi, c'�tait Oscar le plus discret, d�j� atteint par un diab�te qui allait l'handicaper longtemps encore. Sans �tre le moins du monde bourru ou distant, il avait surtout pour interlocuteur mon p�re avec lequel il discutait finances dans l'odorante fum�e de pr�cieux havanes.
F�licie, au contraire �tait une petite femme sautillante et p�piante comme un oiseau : une t�te toute boucl�e, un visage souriant, fard� sans ostentation mais aussi sans complexe, elle nous faisait toujours un accueil plein d'affection.
Pourtant, nos visites n'�taient pas exemptes d'une certaine solennit� : elle �taient g�n�ralement pr�c�d�es d'une rigoureuse pr�paration psychologique. Huit jours � l'avance nous �tions d�ment chapitr�s : " Attention ! Vous vous tiendrez droits ! vous n'interromperez pas les grands ! vous ne r�pondrez pas " Oui ! Non ! " mais " Oui, Cousine� Non, Cousine� ! " Papa lui-m�me pourtant peu protocolaire se mettait en frais et d�s que la bonne ouvrait la porte de la Rue Saint-Pierre, lui tendait c�r�monieusement une carte de visite au coin sup�rieur droit artistement pli�.
L'appartement pr�sentait une disposition assez fr�quente � Li�ge, ville passablement accident�e comme chacun sait. Il s'�tendait entre la discr�te Rue Saint-Pierre et la grouillante rue de Bruxelles : celle-ci �tant en contrebas, c'est heureusement sur le premier �tage que donnait le salon avec son majestueux balcon en pierre de taille. Je dis heureusement car le rez-de-chauss�e de la rue de Bruxelles abritait alors bon nombre de ces accueillantes officine o� s'exer�ait le plus vieux m�tier du monde. Rien de tel cependant chez la cousine, chez qui les " gens d'en bas " g�raient un innocent commerce de pneus dont la violente senteur montait � l'assaut du corridor. Mais une fois franchie la porte de l'appartement, c'�tait le confort douillet, la douce chaleur du po�le � charbon et l'�clat du mobilier qui nous semblait prestigieux. Plus encore �tions-nous impressionn�s par la majestueuse enfilade de pi�ces, toutes r�parties sur un seul niveau : salon-salle � manger sur le devant. Au milieu une pi�ce servant de bureau et de biblioth�que et au fond, l'enchantement d'un jardin d'hiver o� , dans les anfractuosit�s d'une rocaille artificielle, une profusion de plantes vertes recr�ait l'ambiance d'une jungle inoffensive. J'y aurais pass� ma vie.
Autre sujet d'�merveillement : la chambre � coucher �tait orn�e de peintures murales repr�sentant les fables de la Fontaine, �uvres d'un excellent d�corateur de l'�poque, Monsieur Javaux. J'allais bien plus tard retrouver les m�mes sc�nes dans le r�fectoire du Coll�ge Saint-Servais, car Monsieur Javaux - mort en h�ros de la r�sistance durant la guerre 14-18 - avait abondamment collabor� � l'ornementation de cet �tablissement o� un de ses fils, le P�re Jean Javaux, allait mourir en 1987 apr�s soixante-quatre ans de vie religieuse.
Je pouvais donc, � chaque visite contempler le revanche de la cigogne, si mal re�ue par le renard, la flatterie fructueuse dont fut victime le na�f corbeau, la d�convenue du h�ron, trop exigeant sur la qualit� de ses repas, tous �pisodes dont la cousine excellait � me faire d�couvrir la valeur p�dagogique.
Car plus encore que son mobilier somptueux, plus que la majestueuse ampleur de son appartement ce qui nous impressionnait chez elle, c'�tait sa prodigieuse carri�re : ancienne directrice d'�cole, elle �tait l'intellectuelle de la famille. Quant � ses anciennes relations avec des inspecteurs, voire avec des �chevins de l'Instruction Publique, elles luis valaient la r�putation d'avoir " le bras long ".
Elle avait d'ailleurs laiss� le souvenir d'une enseignante douce mais ferme, sorte d'aimable tyran persuad�e que r�gner �tait la meilleure fa�on de servir. Sa carri�re avait toujours �t� soutenue par une d�concertante confiance en elle-m�me, puisqu'elle abordait la vie avec des mains nette et un c�ur pur. Ne racontait-on pas qu'� ses d�buts, elle avait re�u d'un inspecteur la suggestion de composer un chant de No�l. " Mais attention ! avait pr�cis� ce grand homme :choisissez un air connu et partant, facile � retenir ! " F�licie exer�ait dans un quartier ouvrier, alors� pas d'h�sitation possible : les douces parole de bienvenue � l'Enfant de la cr�che re�urent l'appui m�lodique de�l'Internationale. Cela ne fut, para�t-il, pas du go�t de tout le monde et suscita m�me les plaintes e certains parents. F�licie en fut la premi�re �tonn�e : seule des paroles peuvent �tre s�ditieuses et l'air ne fait pas la chanson, c'�tait bien le cas de le dire !
Ses fonctions professorales lui imposaient �videmment une connaissance approfondie du fran�ais. Je re�us d'elle en �trennes vers mes dix-sept ans une anthologie de Victor Hugo dont elle appr�ciait particuli�rement le style �pique et color�. N�anmoins, ph�nom�ne encore assez fr�quent dans cette g�n�ration, elle �tait parfaite bilingue, j'entends par l� qu'elle maniait aussi bien le wallon que le fran�ais. Lors d'une de nos visites, elle nous fit �couter un tout nouveau disque - 78 tours, bien entendu - d'une chanson wallonne : un grand-p�re d'abord exc�d� par les espi�glerie de son petit-fils finit par tout pardonner devant les cajoleries de ce dernier. Et tout le monde de s'extasier devant les possibilit�s litt�raires de notre vieux langage. Ma s�ur et moi en avions �t� sp�cialement �mus et silencieux, m�me pendant le go�ter ce qui avait valu deux ou trois fois � mon p�re le compliment : " Mon Dieu, L�on ! comme tu as de gentils enfants
C'�tait trop beau pour durer : alors que chacun repliait sa serviette, la cousine interrogea Marie Th�r�se sur sa scolarit�, encore � ses tout d�buts. Elle s'en tira honorablement en r�citant un petit quatrain que je jugeai vraiment pu�ril, malgr� toute l'affection que j'avais pour ma petite s�ur. Je crois aussi que je voyais venir avec appr�hension le moment o� je serais invit� � me produire � mon tour. Le souvenir du disque me fournit une inspiration que je jugeai formidable. Je me rappelai une chanson qu'aimait mon grand-p�re. Le th�me en �tait d'une verve sp�cifiquement wallonne : Charlemagne dont la statue �questre ornait le Boulevard d'Avroy descendit un beau soir de sa monture pour une tourn�e magistrale avec les divers preux - Roland, P�pin de Landen, P�pin de Herstal �- qui ornaient le socle de son monument. La soir�e fut m�morable, les libation plus encore si bien qu'au moment de renfourcher son destrier, l'Empereur alla se jucher � cent m�tres de l�, sur le fameux " Tor� " mascotte attitr�e des �tudiants li�geois. L'�pisode se terminait sur ce distique que je traduis litt�ralement : " Charlemagne, plein comme un veau, r'monta ce jour-l� sur l'Taureau ! "
" Fran�ois ! veux-tu bien te taire ! " s'�cria Maman, toute rougissante. Mon p�re me regardait en roulant des yeux furibonds. La cousine eut quelques parole indulgentes pour minimiser le scandale. Mais aucun des trois ne songea � m'expliquer pourquoi le wallon, si �mouvant une fois grav� sur un disque devenait inconvenant dans la bouche d'un petit gar�on. M�me maintenant, je ne l'ai pas encore trop bien compris.
Le d�c�s de ce m�nage sympathique allait provoquer un dernier incident comico-tragique : au temps lointain de leurs fian�ailles F�licie et Oscar avaient cruellement �t� impressionn�s par l'horrible histoire d'un homme, se r�veillant brusquement au fond d'une tombe apr�s une p�riode de mort apparente. L'id�e continua � hanter le jeune couple jusqu'� ce que quelqu'un leur sugg�ra l'incin�ration, qui assurerait une mort rapide et garantie. Trouvant la solution int�ressante, ils firent apr�s d�lib�ration les formalit�s pour assurer � leurs d�pouilles ce traitement radical. Oui mais, cette pratique , � l'�poque �tait g�n�ralement le fait de libres-penseurs qui t�moignaient ainsi leur rejet de la vie future. L'Eglise catholique avait aussit�t r�agi en privant de la s�pulture eccl�siastique les adeptes de ce syst�me.
Vu le prix de l'op�ration - un seul cr�matorium, � Uccle, pour toute la Belgique, la cas �tait plut�t rare et c'est sans doute pour cela que le bon cur� de Sainte-Croix n'y prit pas garde et b�nit sans sourciller les restes du cousin Oscar qui furent ensuite achemin�s vers l'Avenue du Silence o� tout se passa suivant les intentions du de cujus. Les cendres, pieusement rapport�es occup�rent une place discr�te sur la chemin�e du living.
Mais les choses ne devaient pas en rester l� : quelques mois plus tard, le cur� vint en visite et d�sireux d'aller dire une petite pri�re sur la tombe de son paroissien, s'enquit de l'endroit pr�cis o� il dormait de son dernier sommeil. Jugez de sa stupeur lorsqu'on lui d�signa, � sa place habituelle, le petit coffret surmont� de la photo du disparu. Stupeur toutefois moins grande que celle de F�licie en apprenant que la cr�mation �tait interdite et tombait sous le coup de peines eccl�siastiques. Elle eut beau protester de la puret� de ses intentions et de l'orthodoxie de sa croyance ,le r�glement �tait l� et le cur� lui d�clara qu'en ce cas, les fun�railles religieuses lui seraient refus�es. Ne voulant pas " �tre trait�e autrement que son Oscar, la pauvre femme opta pour le statu quo et c'est ainsi que, vers 1947, elle alla le retrouver sans franchir le majestueux portail gothique de Sainte-Croix. Cette affaire qui me vint aux oreilles durant mon noviciat, fortifia encore, s'il en �tait besoin, mon horreur pour toute forme d'intol�rance.
Terminons ce chapitre, d�j� d'une belle longueur : il n'avait d'autre but que de montrer tout le r�seau d'attentions dont nous �tions l'objet. Il reste vrai que notre existence quotidienne se d�roulait en compagnie de mes tantes, Maria et Angeline, particuli�rement lorsque mon p�re �tait au travail. Ces deux femmes lui vouaient un culte inconditionnel et cela depuis toujours : il �tait le gar�on, il �tait l'a�n�, il �tait le plus instruit ! La cruelle �preuve qui venait de le frapper ne fit qu'augmenter les attentions dont elles l'entouraient, et cela retombaient sur nous. Que de fois avons-nous entendu la terrible menace, plus redoutable que les pires sanctions corporelles :" Attention de ne pas faire de peine � votre p�re ! " et cela pour la moindre de nos espi�gleries : une malencontreuse pellet�e de terre dans le potager, un d�tour de cinquante m�tres sur le chemin de l'�cole, le d�sir un peu trop vivement exprim� de mettre tel v�tement plut�t que tel autre. Toutes choses sur lesquelles mon p�re lui-m�me n'aurait sans doute gu�re insist�, mais qui nous plongeaient dans une soumission timide, comme de petites souris sans cesse sur le qui-vive. Devez-vous en d�duire que Papa �tait sp�cialement s�v�re ? Comprenons-nous bien : incarnant la seule autorit� de la maison, il ne supportait gu�re la discussion et �tait capable de pouss�es de col�re d'autant plus spectaculaires qu'elles �taient g�n�ralement fort br�ves. Mais surtout, son amour pour nous le rendaient terriblement perfectionniste : le moindre point retranch� sur un bulletin �tait l'objet, sinon de sanctions, du moins de commentaires d�sol�s. Revenir de l'�cole avec des lignes � copier, pire encore � faire signer me plongeaient dans une terreur qui ne devait rien � mon penchant pour la com�die. Dans un autre ordre d'id�es, il n'admettait gu�re que je rapporte � la maison des ferrailles de tout genre pour en faire des " inventions " � l'exemple de mon copain Raoul dont Papa �tait pourtant le premier � admirer l'ing�niosit�. Bref, sans s�vices aucun, notre vie �tait domin�e par une r�elle crainte que les moralistes appelleraient " r�v�rentielle " et qui plus tard nous faisait dire, ma s�ur et moi, que nous n'avons gu�re eu le droit d'�tre vraiment " des enfants " si on veut dire par l�, de commettre de ces " enfantillages " si propices para�t-il, au d�veloppement de la personnalit�.
Pour ma part, j'ai eu heureusement la chance de trouver un domaine dans lequel mon p�re eut tout loisir de trouver d'amples sujets de satisfaction : celui de l'�cole. Si bien qu'un biographe �ventuel pourrait mentionner : " Il fit de solides �tudes primaires . " Apr�s quoi, il n'aurait plus grand chose � dire d'extraordinaire. Abordons un aper�u de ces six ann�es o� je fus v�ritablement combl�, sans doute par les r�sultats mais plus encore par l'atmosph�re extraordinaire qu'y faisaient r�gner ces hommes fameux dont j'aurais l'occasion d'esquisser le portrait.
IX
Les d�buts laborieux - Touches et ardoises - Initiation au porte-plume - Fiert� paternelle.- Ouverture sur l'Histoire - Ma communion " priv�e " - Une �quipe du tonnerre- Cat�chisme et Histoire Sainte- Noble Belgique� - Le drame de Marches-les-Dames- Une joyeuse Entr�e- Introduction � l'art choral - Aper�u linguistique - Une arithm�tique nostalgique.
Mon p�re l'ayant d�cid� la veille m�me de la rentr�e, on ne conduisit � l'�cole paroissiale o� je fis mon entr�e dans la classe de Monsieur Delvaux. J'�trennais pour la circonstance une vraie culotte - plus de celles qui se boutonnaient sur les c�t�s - et un ample tablier noir qui, tout en me prot�geant des taches formait �cran et compensaient �ventuellement un reboutonnage mal r�ussi. J'allais oublier une authentique paire de bretelles que chaque matin, en m'habillant, je faisais virilement claquer sur mon maigre thorax.
La cour o� je p�n�trai ce matin-l� faisait bien vingt-cinq ou trente m�tres de c�t�, bien plus petite que celle du jardin d'enfant. Ce nonobstant elle me parut immense tant le grouillement de tous ces gar�ons me semblait impressionnant. Notre classe �tait au premier �tage . Serr� sur nos petits bancs � deux places, nous effleurions d'un doigt encore timide les deux rang�es du boulier-compteur. A l'un des bouts de l'estrade, dont les deux marches paraissaient monumentales, tr�nait le bureau de l'instituteur. A l'autre, le seau et l'�ponge pour nettoyer le tableau. Je ne d�crirai pas le mobilier, sans doute le m�me � peu pr�s partout. Une chose cependant fit d'embl�e mon admiration : la classe regorgeait de plantes en pots, non seulement sur les tablettes des fen�tres mais encore au plafond o� cinq ou sis corbeilles r�pandaient au dessus de nos t�tes leurs rameaux verdoyants. Directive minist�rielle ou initiative priv�e, les bienfaits de la chlorophylle nous �taient largement dispens�s.
Monsieur Delvaux �tait un homme pas tr�s grand mais droit comme un " I ". D�j� �g�, il devait prendre sa retraite quatre ou cinq ans plus tard. Sa chevelure presque intacte et sa moustache en croc �taient plus que largement argent�s . Un pince- nez qu'il n'enlevait pratiquement jamais aiguisait encore son regard vigilant. Un haut col accentuait la solennit� de son gilet strictement boutonn�, accessoire vestimentaire qui �tait d'ailleurs celui de ses cinq coll�gues. Etait-il gentil, �tait-il m�chant ? Je crois qu'aucun d'entre nous ne s'est jamais pos� la question : il �tait l'instituteur, il �tait le ma�tre et c'�tait un ma�tre homme !
Ecriture et calcul �taient les deux mamelles de ce cours �l�mentaire. L'instrument de base �tait l'ardoise, plaque de schiste entour�e de bois, parfois repliable de mani�re � prot�ger le travail achev�. Cet outil prestigieux �tait assez fragile et co�teux. On trouvait donc aussi le m�me syst�me mais en t�le mince, garanti incassable mais beaucoup plus grin�ant sous les touches encore malhabiles. Un mot de ces touches, fins b�tonnets de pierre que la premi�re chute avait t�t fait de scinder en deux ou trois morceaux : qu'importait d'ailleurs : chaque fragment, � la mani�re des t�nias, poursuivait son existence autonome jusqu'� ce que les fractionnements r�p�t�s les aient rendus insaisissables. Au bas de l'�chelle se situait la d�mocratique ardoise en carton dont l'instituteur avait toujours une r�serve sur son �tag�re. Chaque ardoise, quelle qu'elle soit , pr�sentait sur une de ses faces un assemblage de lignes : un espace plus �troit pour les minuscules alternant avec un plus large pour les majuscules et les hautes lettres. Un trac� oblique guidait l'inclinaison id�ale pour une calligraphie correcte. La m�me disposition se retrouvait d'ailleurs sur les pages des cahiers qu'on nous distribua un beau jour. Mais n'anticipons pas. Je vins assez vite � bout de mes lettres ainsi d'ailleurs que de la lecture qui d�j� me passionnait.
L'autre face de l'ardoise �tait simplement quadrill�e et destin�e h�las aux exercices de calcul, pour lesquels je ne trouvais aucun go�t. Un jour que l'instituteur nous avait donn� � faire toute une s�rie d'additions, je laissai vagabonder mon esprit cr�atif et entrepris de dessiner un superbe moulin � vent ! J'�tais en train de peaufiner mon �uvre quand le ma�tre vint se pencher sur mon �paule. Je vous laisse deviner sa r�action qui cependant ne m'�mut pas outre mesure. Qu'avait-il donc aval� pour faire un pareil foin ? Pour mon malheur, le lendemain, il rencontra mon p�re et l�, ce fut la grande sc�ne du troisi�me acte ! Tout mon dimanche apr�s-midi, se passa devant d'interminables colonnes de calculs. Je compris alors que je devais m'y mettre un tant soit peu et � la fin du trimestre, malgr� une grippe qui me causa plusieurs jours d'absence, le concours se passa plut�t bien et la satisfaction de mes parents me sugg�ra bien vite qu'un petit effort valait la peine. C'�tait un mois avant le d�c�s de Maman !
Entretemps, Monsieur Delvaux avait eu l'occasion de varier nos activit�s. Je songe notamment � un chant qu'il nous apprit et dont le refrain s'accompagnait de mirlitons qu'il sortit un lundi matin de sa mallette.
Mais assur�ment, le grand jour fut celui o� il nous annon�a :" Apr�s demain, nous commencerons � �crire � l'encre ! " Et passant entre nos rang�es, il nous remit � chacun un cahier " � trois lignes " avec la consigne de le faire couvrir et �tiqueter. Le papier officiel et uniforme se vendait par feuilles ou par rouleaux, en principe bleu pour les filles et rouge pour les gar�ons, avec quand m�me une grande libert� de choix. C'est ainsi que, comme les grands peintres j'eux successivement ma p�riode bleue et ma p�riode rouge. Le lendemain matin, nous f�mes invit�s � d�filer devant le bureau et � choisir un porte plume : il y en avait de jaunes, de verts et de rouges qui nous attendaient, d�j� munis de leur plumes en acier, du mod�le le plus souple car il s'agissait de nous exercer sans retard au maniement des pleins et des d�li�s.. Enfin, un peu avant quatre heures, nouvelle c�r�monie : tirant de son armoire une grande bouteille munie d'un bec verseur, il se mit soigneusement � remplir des encriers en fa�ence blanche qu'il d�posait dans le trou au centre de nos pupitres. Le lendemain, les premiers essais ne m'ont laiss� qu'un bien vague souvenir, estomp� par l'atmosph�re v�ritablement initiatique des deux jours pr�c�dents.
Un dernier d�tail au sujet de cette premi�re ann�e de temps en temps, l'apr�s-midi, notre ma�tre recevait la visite d'un grand jeune homme, parfois en uniforme mais bient�t en civil. Un ou deux doublants l'appelaient Monsieur Etienne et nous ne tard�mes pas � apprendre que c'�tait le propre fils de Monsieur Delvaux et qu'il se pr�parait lui aussi, � l'enseignement. Durant l'interruption de trois heures, il descendait avec nous dans la cour et se m�lait au cercle des autres instituteurs qui l'accueillaient cordialement. Et c'�tait avec une fiert� �mouvante que le vieux papa regardait son gar�on , d�j� engag� � son tour dans une profession qu'il aimait et qu'il consid�rait comme un honneur.
A cela pr�s, c'est sans trop de conviction qu'apr�s le d�c�s de Maman, je m'�tais remis au travail sans z�le intempestif, assez souvent interrompu par des angines, points de bronchite et autres bobos qui me retenaient � la maison. Alit� ? si l'on veut, c'est � dire que dans la cuisine, lieu habituel de notre s�jour et unique pi�ce chauff�e, on m'installait un lit sur deux chaises rapproch�es : un mince matelas de paille hach�e, un oreiller, une ou deux couvertures sous lesquelles bien vite, je m'assoupissais tandis que dans ma fi�vre, je percevais les menus bruits du m�nage. Je devais �tre particuli�rement calme car jamais les deux chaises ne s'�cart�rent jusqu'� menacer la coh�sion de l'ensemble.
Puis les cours reprenaient avec leurs exercices de lecture que j'adorais, les dict�es o� je me d�brouillais assez bien et les calculs dont j'avais fini par percer les myst�res. Parfois, une absence de M. Delvaux obligeaient M. Dolders de s'occuper des deux classes � la fois, et pench�s studieusement sur un exercice d'application nous suivions d'une oreille le r�cit de tel ou tel passage de l'histoire de Belgique : " Clovis, roi des Francs, �pousa la princesse Clotilde� " J'ignorais le mot �pouser mais je me rappelais que souvent, � l'�cole gardienne, une petite fille en larmes accourait devant la religieuse : " S�ur ! Robert m'a pouss�e ! " J'en concluais que ce Clovis devait �tre un de ces m�chants gar�ons qui testait ses jeunes forces en poussant les petites filles. D'autres sujets encore nous faisaient r�ver � cette deuxi�me ann�e o� on racontait de si belles histoires.
C'est nanti du modeste prestige d'une place de troisi�me que j'abordai la classe suivante. Mais un �v�nement plus important m'oblige � ouvrir une parenth�se. Au mois de Juin, le vicaire m'avait annonc� qu'ayant atteint mes sept ans - le sacro-saint " �ge de raison ", je pouvais �tre admis � la communion. Grosse �motion � la maison o� mes deux tantes s'appliqu�rent � me faire comprendre l'importance de ce grand jour. Trois courtes s�ances d'initiation nous r�unirent � l'�glise dans les temps de midi : cela comportait essentiellement plusieurs r�p�titions pour nous faire avancer en bon ordre, nous agenouiller, glisser les mains sous la nappe afin de la disposer sous notre menton, nous habituer aussi � sortir une langue ni trop longue ni trop courts, et surtout � ne pas m�cher l'hostie ! Ce conseil �tait �videmment destin� � �viter que des fragments ne restent entre les dents. Soit ! Mais certains parents ou �ducateurs, pour rendre la chose plus impressionnante n'h�sitaient pas � expliquer que " mordre J�sus " allait lui faire mal , ce qui n'avait plus de sens du tout. Plus th�ologique �tait le soin de l'abb� � nous faire percevoir la diff�rence entre les hosties non-consacr�es, qu'il tirait prosa�quement de la caisse de l'harmonium et celle qu'il nous donnerait le dimanche suivant, apr�s la cons�cration. Il passait ensuite le relais � Mademoiselle Mar�chal, une petite vieille bien gentille mais l�g�rement contrefaite qui nous apprit des pri�res , une pour avant et l'autre pour apr�s. Trop jeunes pour suivre sur le feuillet d�pos� sur notre chaise, nous devions simplement r�p�ter les mots que la digne demoiselle nous serinait sur un ton de dict�e :" O bon J�sus� que nous reprenions � notre tour. " �par amour pour moi� " et la pri�re se poursuivait sans discontinuer. Je n'ai �videmment pas retenu la suite. Trois ans apr�s, ma petite s�ur passa par la m�me fili�re selon un sc�nario identique. Et vingt ans plus tard, quand un de mes neveux annon�a que les communions auraient lieu le dimanche suivant, c'est d'une m�me voix que ma s�ur et moi avons retrouv� la vieille formule :" O bon J�sus� par amour pour moi� ! " Inutile de dire qu'entretemps, la p�dagogie religieuse avait �volu� et que les vieux feuillets avaient disparu de la circulation. La pauvre demoiselle aussi d'ailleurs !
J'ai vu, il y a quelques ann�es que des magasins - et pas seulement d'articles religieux - proposaient des " listes de communion " Rien de tel bien s�r en 1933 o� cette communion, bien que collective �tait consid�r�e comme " priv�e ". Ma tante Maria m'offrit un petit livre de pri�res, ma Tante Y�yette un petit cadre de la Sainte Vierge, ma Tante Angeline, une hom�lie de son cr�. Quant � Papa, je le vis ce dimanche-l� nouer sa cravate noire sur un col raide � coins cass�s et sortir de l'armoire son chapeau melon des grands jours. " Pour te faire honneur " m'expliqua-t-il. Et je sentis que ce modeste c�r�monial commen�ait � faire de moi " quelqu'un ".
Mais reprenons le cours des sciences profanes : je ne vais �videmment pas vous d�crire en d�tails tout le cursus de ces cinq ann�es. L'�cole avait une populations suffisamment importante pour avoir un instituteur par classe, la plupart d'ailleurs, pleins d'exp�rience. Outre Monsieur Delvaux qui allait prendre sa retraite une fois que son fils Etienne serait dipl�m�, Monsieur Bodart c�derait son estrade en 1938 et ne garderait que son bureau directorial. MM. Dolders et Troupin respectivement charg�s de la deuxi�me et de la cinqui�me recevraient en 1935 la m�daille des vingt-cinq ans de service. Quant on songe qu'un instituteur pouvait alors aborder sa carri�re � vint ans ou moins encore, cela ne leur faisait qu'une bonne quarantaine d'ann�es mais suffisait pour nous les faire ranger parmi les ma�tres v�n�rables. Monsieur Govaerts tenait le milieu : bien que d�j� fort d�garni, il tranchait par l'allure jeune de ses costumes et la dext�rit� avec laquelle il maniait sa canne, non comme instrument punitif ni moins encore comme signe d'une quelconque infirmit�, mais comme un compl�ment presque indispensable, de l'�l�gance masculine. Tous ces instituteur portaient d'ailleurs le costume trois-pi�ces et leur gilet s'ornait de la cha�ne de montre � breloque. Personne n'y �chappait, pas m�me Monsieur Germain qui donnait la troisi�me et dont la petite taille accentuait encore l'aspect juv�nile, ce qui ne nuisait en rien � la discipline de fer qu'il faisait r�gner sur son petit monde.
Avec leurs caract�res particuliers, ces ma�tres formaient une �quipe monolithique dont le liant se composait � parties �gales de religion et de patriotisme. Parlerai-je de leurs convictions religieuses profondes ?Elles �taient celles de la majorit� des chr�tiens d'alors. On remplissait ses devoirs de chr�tien ainsi que sa mission d'�ducateur. Le reste n'�tait que discussions fumeuses pour ceux qui n'avaient rien d'autre � faire. On veillait � donner � l'�glise l'exemple d'une attitude respectueuse. S'il fallait chanter, on chantait, en latin �ventuellement. S'il fallait prier , on avait de petits carnets o� les textes qu'on r�citait ensemble suivait les diverses phases de l'office que le pr�tre c�l�brait � l'autel, dos au peuple, en latin et sans �clats de voix.
Les instituteurs donnaient eux-m�mes un cours de cat�chisme, les vicaires se r�servant les deux ann�es pr�paratoires � la profession de Foi. Une fois par semaine, il y avait cours d'Histoire Sainte qui nous transportait dans un monde merveilleux et insolite et ma foi ! No�, Isaac Mo�se et les plaies d'Egypte, le Sina�, David et Goliath, Jonas et son poisson ne nous rendaient pas plus na�fs que les exploits de Goldorak, de Superman et consorts.
Plus spectaculaires �taient sans contredit les manifestations de patriotisme. En 1934, on �tait � seize ans � peine de l'armistice. La participation active de l'arm�e belge avait dur� quatre longues ann�es et la victoire des troupes alli�es �tait un peu la n�tre. Sans tenir compte du progr�s des id�ologies pacifistes, la situation n'�tait en rien comparable avec celle que nous vivons depuis 1945.
Parmi nos instituteurs, quatre au moins avaient servi tout au long de la campagne et leurs souvenir venaient souvent �mailler les cours. Certains ont parl� d'une haine tenace des Allemands. Entendons-nous ! J'ai eu r�cemment sous les yeux un manuel de g�ographie de l'Europe datant de 1913. Pour chaque pays, l'auteur esquissait un portrait sans doute un peu na�f des habitants. Eh bien, c'�taient les Allemands qui avaient sans contredit, la c�te d'amour : on ne tarissait pas d'�loges sur leur courage au travail, leur s�rieux en affaires, la sagesse de leur politique sans parler des m�rites de leurs savants et de leurs artistes. Plut�t que de haine, il faudrait parler d'un amour d��u ! Il va sans dire que les s�vices de l'occupation dirent le reste.
A c�t� de cela, l'unit� nationale �tait un dogme que seuls quelques �cervel�s s'avisaient de mettre en doute. Nos trois couleurs nationales brillaient non seulement sur nos drapeaux, arbor�s � toue occasion, mais sur les brassards et cocardes qui d�coraient nos v�tements les 11 novembre et 21 juillet.
Dans ce contexte, le 17 f�vrier 1934 fit l'effet d'une bombe. En fait la nouvelle ne se r�pandit qu'au petit matin du lendemain. Je sortais de la messe matinale avec ma Tante et c'est en allant chercher des l�gumes au bas de la rue que nous appr�mes l'�v�nement. Aussit�t, faisant �chos � une proclamation du bourgmestre affich�e � tous les coins de rue " LE ROI EST MORT ! VIVE LE ROI ! " chaque maison ou presque sortit son drapeau voil� de cr�pe noir. On commen�a � s'arracher les premiers journaux. Inutile de dire que le lendemain, on ne parla pas de grand-chose d'autre en classe. La veille des fun�railles, la d�pouille fut achemin�e le soir aux flambeaux du Palais de Laeken � celui de Bruxelles. Mais le lendemain, on nous empila tous dans une seule classe pour �couter le reportage radiodiffus� des fun�railles. Et dans un silence recueilli, nous �coutions la voix grave de Th�o Fleischman commenter l'�v�nement : " L'aff�t de canon s'avance� les cloches de Sainte Gudule sonnent le glas� " Puis par une intuition subite, il dirigea son micro vers la chauss�e et on put entendre le pas saccad� du cheval qui suivait le corps en boitillant. Je garde intact le souvenir du regard courrouc� qui foudroya mon voisin de banc auquel la tension du moment avait arrach� un sourire nerveux.
Trois jours apr�s nouvelle r�union pour suivre � la radio la prestation de serment de S.M. L�opold III . Atmosph�re beaucoup moins tendue , d'ailleurs �gay�e par un p�le soleil donnant � cette journ�e un faux air printanier.
Mais la v�ritable f�te allait �tre l'�t� de l'ann�e suivante, lors de la Joyeuse Entr�e � Li�ge de nos jeunes souverains. Lors du d�fil� devant les terrasses d'Avroy notre directeur avait soign� la pr�sentation : Une rang�e de six drapeaux tricolores ouvrait la marche de notre d�l�gation, suivie de neuf �l�ves portant les blasons de nos neuf provinces. Puis venait le gros de la troupe cocard� de rouge de jaune et de noir, tous accessoires sortis des armoires du bureau directorial.
La f�te allait trouver son apoth�ose sur les marches de l'h�tel de ville, o� la Reine Astrid conquit tous les c�urs en pr�sentant � la foule le jeune Prince de Li�ge - le futur Albert II - alors �g� de quelques mois.
Les valeurs que l'on voulait ainsi proclamer pourraient de nos jours sembler d�su�tes. D'autres plus actuelles peuvent peut-�tre les �galer en grandeur. Mais ce qu'on ne m'emp�chera pas de regretter, c'est le style et l'allure qu'elles nous inspiraient. Notre �poque nous invite � militer pour une paix mondiale, pour une fraternit� europ�enne, voire plan�taire ? All�luia et bravo des deux mains ! Mais cet id�al poss�de sa valeur en soi et ne gagne rien � �tre affirm� en d�filant la penne sur la nuque et en tra�nant des baskets.
D�s la deuxi�me ann�e, on nous avait invit� � nous munir d'un cahier de format convenable et surtout solidement cartonn�. Il devait rassembler tous les chants dont, au moins deux fois par mois, le samedi apr�s-midi, on nous serinait l'air et on nous faisait copier les paroles. Pas de guitares ou de percussions ! Un petit harmonium - il y en avait au moins un pour deux classes - suffisait et convenait aussi bien pour les hymnes patriotiques, les chants religieux, les romances sentimentales ou les ritournelles loufoques. Et telle le�on o� on nous avait inculqu� :" Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie� " pouvait tr�s bien se terminer sur le plaisant :" Avec joie le gros boa, il a mang� mon p'tit doigt � " Car avant tout, on aimait chanter et les plus chan�ards arrivaient � faire partie de la chorale ou mieux encore de l'harmonie. L� aussi c'�tait la musique pour elle- m�me et je me souviens d'une rentr�e de procession o�, la b�n�diction finale achev�e, aux accents du Pange lingua, les musiciens s'�taient regroup�s sur un signe de leur chef et avaient regagn� leur local en sonnant de tous leurs cuivres :" Si tous les cocus avaient des clochettes� "- un des " tubes du moment. "
Ces aper�us musicaux me sugg�rent une autre remarque : toute une litt�rature r�gionaliste se lamente volontiers sur le g�nocide culturel dont les �coles se sont rendues coupables vis-�-vis des traditions dialectales. Certes, nos ma�tres �taient trop Belges pour �tre wallingants ! Oui ! pr�s de la porte du directeur un r�glement d'ordre int�rieur, en belle ronde moul�e nous enjoignait de parler en tout temps le fran�ais. Il n'emp�che qu'� chaque distribution de prix, le programme comportait in�vitablement deux ou trois chants ou d�clamations en dialecte li�geois et que, bien avant la fin de ma sixi�me, je pouvais chanter par c�ur les quatre - oui ! les quatre - couplets du Tchant d�s Walons.
X
ETRE PARENTS !
Ne voil�-t-il pas que pour mes d�buts dans le cadre de " J'�cris ma vie ", c'est une colle qui me tombe dessus ! Il s'agit, en effet, d'�voquer les souvenirs de notre vie de parents. Etant pr�tre catholique, �tre papa est un bonheur qui ne m'a pas �t� donn�. D'aucuns diront m�me que c'est une responsabilit� que j'ai esquiv�e. Les deux interpr�tations sont possibles, mais pense-t-on vraiment � ces choses-l�, quand on s'aventure � 18 ans dans une voie que les m�urs de l'�poque, plus que maintenant, pr�sentaient comme un point de non-retour. Et si plus tard, les ann�es de maturit� n'ont amen� chez moi aucun regret, elle n'en ont pas moins suscit� des r�flexions qui ne m'avaient gu�re qu'effleur� au moment de ma d�cision.
Quoi qu'il en soit, ce que je vous livrerai dans ces lignes risque de diff�rer fortement de ce que la plupart d'entre vous auront v�cu. Mais au demeurant, la diversit� des exp�riences n'est-elle pas un des int�r�ts majeurs de notre d�marche commune ? Allons-y donc sans r�ticence !
Il me souvient que vers ma quaranti�me ann�e, j'�tais all� visiter une cousine que je n'avais plus vue depuis au moins quinze ans. Ses deux a�n�s, pr�adolescents de 12-13 ans, me firent un accueil aimablement spontan�. Nous avons jou� et gambad� ensemble pendant que ma s�ur et ma cousine devisaient de choses et d'autres. Avec cette libert� de langage dont ils avaient l'habitude, un des jeunes me demanda soudain : " Tu n'es pas mari� ? Pourquoi ? Tu n'aimes pas les enfants ? " C'�tait la premi�re fois que la question se posait � moi avec une telle nettet�. Peu soucieux de me lancer dans de p�dantes dissertations sur la valeur du c�libat religieux, je m'en tirai par une pirouette : " Pourquoi demandes-tu �a ? Est-ce que je te donne l'impression de ne pas aimer les enfants ? " Comme on venait de s'amuser comme des fous durant une grosse demi-heure, ils eurent beau jeu de se r�crier : " Ah non ! Ca s�rement pas ! " � et l'affaire en resta l�. Depuis, la question m'est maintes fois revenue � l'esprit. C'est vrai que j'aime les enfants et que j'adore les amuser.
Un jour, vers mes douze ans, � Ch�vremont, pr�s les d�votions d'usage, nous avions pass� l'apr�s-midi en famille, dans une de ces guinguettes encore nombreuses � l'�poque. J'avais jou� des heures enti�res avec un gosse de quatre ou cinq ans, suscitant l'admiration de sa maman, au demeurant bien contente de cette bonne plage de tranquillit�.
Lorsque, plus tard, ma tante Y�yette donna le jour � sa deuxi�me petite fille, c'est avec un int�r�t admiratif que j'ai suivi ses rapides progr�s, ses premiers pas, ses premiers mots, son int�r�t croissant pour les premi�res images que je lui expliquais.
Vers mes quinze ans, je fis mes d�buts comme moniteur dans des homes de vacances. C'�tait la guerre et il s'agissait d'encadrer des gosses de la banlieue li�geoise auxquels on s'effor�ait de procurer des activit�s r�cr�atives, ainsi qu'un substantiel suppl�ment alimentaire. Tout en vouant � ces enfants une r�elle affection m�l�e de piti�, j'�tais, ainsi que la plupart de mes coll�gues, hant� par le probl�me de l'autorit� et de la discipline. Si bien que les injonctions tonitruantes du caporal venaient trop souvent faire �cran aux �lans affectueux du grand fr�re.
Les premi�res ann�es d'un apprenti religieux comportaient la plupart du temps un �loignement qu'on estimait b�n�fique par rapport au monde de l'enfance et, bien entendu, de la f�minit�. J'eus cependant la chance de me voir confier, plus t�t que les autres, la responsabilit� d'enfants " � moi " ! Mon service militaire s'�tant termin� fin janvier, on d�cida de m'occuper, le semestre restant, comme surveillant d'internat � Charleroi. Si bien que, sans avoir connu des enfants en bas �ge, je me trouvai d'embl�e catapult� au milieu d'une trentaine d'adolescents bien sympathiques d'ailleurs.
Plus encore que dans les camps de vacances, le probl�me de l'autorit� garante de discipline �tait le cher souci des pr�fets et autres responsables. Aussi nous imposait-on vis-�-vis des �l�ves une rigoureuse r�serve tr�s voisine de la froideur. La surveillance des r�cr�ations, entre autres, excluait formellement les bavardages avec les �l�ves. Jouer avec eux au football ou � la balle au mur ? Peut-�tre en tout petit comit� et � condition d'�tre � peu pr�s aussi fort qu'eux. Un vieux confr�re s'enquit un jour de la provenance d'une grosse �gratignure dont s'ornait ma pommette droite. Jugez de son �tonnement scandalis� quand je lui avouai que c'�tait le r�sultat d'une chute au cours d'un jeu de foulard en terrain pentu.
Bref, si notre mission d'�ducateurs chr�tiens nous recommandait un r�el amour de nos �l�ves, la coutume nous imposait un quant-�-soi rendant bien difficile l'expression de sentiments paternels. Et pourtant, on les aimait ces galopins et quoi qu'on en pense, il leur arrivait de le sentir � travers quelques petites attentions, pourtant bien �l�mentaires. Un jour d'hiver, le pr�pos� charg� de monter le charbon dans les dortoirs, oublia par m�garde une chambrette o� logeaient trois fr�res. Ces derniers furent agr�ablement surpris lorsque je les envoyai chercher chez moi un seau de charbon, dont je n'avais d'ailleurs pas l'usage. " Le croyez-vous, il nous donne 'son' charbon ! "
La vie des internes �tait passablement aust�re. Les retours en famille n'avaient pas lieu � chaque week-end, d'ailleurs r�duits au seul dimanche. Double travail pour le surveillant � qui revenait de mettre sur pied un programme r�cr�atif capable d'animer cette longue journ�e sans classe. Un lever en musique, quelques disques durant les �tudes, un go�ter un peu sp�cial parfois cors� d'un petit sketch, de quelques chants� Bien peu de choses, mais qui parvenaient bon gr� mal gr�, � cr�er un certain esprit de famille. Pour nous en tout cas, on arrivait � se sentir un peu le p�re de son groupe.
Et, le croiriez-vous ? c'est avec une r�elle joie, qui ne devait rien � la vanit� personnelle, qu'on faisait �chos aux succ�s scolaires ou sportifs de l'un ou de l'autre de nos gar�ons. La coupe remport�e � cette occasion �tait alors bourr�e de caramels et circulait de banc en banc durant la deuxi�me �tude du soir, celle o� on �tait jusqu'au lendemain d�barrass�s de ces externes faisant si facilement figure d'intrus.
H�las, il n'y avait pas que des victoires � c�l�brer. Chaque division d'internat pr�sentait toujours son petit pourcentage de tra�ne la patte, parfois assorti d'un ou deux cancres dipl�m�s. C'�tait souvent les plus sympathiques, � l'aff�t d'un service � rendre ou d'une attention gentille � manifester.
Cela rejoint la question si souvent �voqu�e de la dissemblance des caract�res. Celle-ci �tait �videmment fatale dans des sections d'une trentaine d'h�liacins venus d'horizons parfois bien �loign�s. Je me bornerai � rassurer les parents, si souvent alarm�s, des diff�rences entre leurs deux ou trois rejetons. La diversit� est une richesse, la rar�faction des esp�ces vivantes est un signe d'appauvrissement biologique. Il y a place pour tout le monde dans la cr�ation comme dans le royaume des cieux. Evangile et �cologie se rejoignent, comme toutes les choses vraies. Que de fois n'ai-je pas tenu ce discours � ma s�ur toute surprise de voir mes trois neveux si diff�rents, malgr� un syst�me d'�ducation rigoureusement semblable.
" Tiens, direz-vous, vous l'avouez enfin : vous n'�tes pas papa, mais vous �tes tonton ! " C'est vrai, et je le proclame, c'est un r�le que j'ai trouv� d'embl�e fort amusant. Mais durant toute leur petite enfance, j'�tais loin de Li�ge et lors de mon retour au pays, c'�tait d�j� de grands gar�ons avec qui je me suis tout de suite senti bon copain. Comme, par ailleurs, ils avaient des parents exemplaires, je ne me suis jamais senti investi envers eux de cette responsabilit� ins�parable de l'�tat paternel.
De grands malheurs parmi mes �l�ves, cela me fut presque toujours �pargn�. Quelques-uns de mes gar�ons arriv�rent chez moi encore endoloris par un deuil familial r�cent, mais jamais durant leur passage devant mon tableau vert. C'est au contraire le d�c�s de mon p�re, qui survint en 1972, alors que j'�tais d�j� professeur. La pr�sence d'une tr�s grande majorit� d'�l�ves aux fun�railles me fut une grande consolation comme d'ailleurs pour tous mes proches, d'autant plus que mon p�re nous avait quitt� un 28 octobre et que les obs�ques eurent lieu en plein cong� de Toussaint.
Un seul de mes �l�ves d�c�da durant ses humanit�s. Depuis l'�ge de 12 ans, il �tait atteint de myopathie, cette atrophie �volutive des muscles. Quatre ans apr�s, chez moi, il ne quittait d�j� plus son fauteuil roulant. Durant le temps de midi, quelques �l�ves se relayaient pour lui tenir compagnie et l'aider � prendre son casse-cro�te.
Comme �preuve de diction, je proposai un jour � la classe de venir, chacun � son tour, parler quelques minutes de son hobby pr�f�r�. Les uns �voqu�rent divers spots, celui-ci pratiquait le parachutisme, cet autre la plong�e. Il y avait aussi un fakir et d�j� cr�dit� d'une certaine notori�t�. Je supposais qu'Alain allait nous parler de ses lectures car, vu son �tat, il d�vorait livre sur livre. Or, au milieu d'un silence, o� se devinait une �motion intense, il nous entretint du bonheur des randonn�es cyclistes qu'il avait connues nagu�re et que, sans illusions, il devinait disparues de son existence ici-bas. Il �tait le dernier � pr�senter son expos� et lorsque la cloche annon�a le temps de midi, tous �vacu�rent sans mot dire le local, o� ils venaient d'�prouver quelque chose qui les d�passait. L'ann�e suivante, l'�tat d'Alain empira et ses absences se firent de plus en plus fr�quentes. Administrativement inscrit en rh�torique, il n'apparut jamais aux cours et apr�s quelques semaines en poumon d'acier. Il s'�teignit doucement un peu avant la No�l.
La vie d'enseignant, si elle vous force � garder une certaine jeunesse, nous fait peut-�tre �prouver davantage la fuite irr�m�diable des ans. Lors de mes d�buts, � Charleroi, je me sentais le grand fr�re de mes gar�ons. Les a�n�s me suivaient � peine de quatre ou cinq ans. Plus tard, c'est avec les parents que je me sentais de plein pied. Nous avions le m�me �ge, nous avions travers� des �v�nements plus ou moins semblables. Ce fut un v�ritable choc quand, je ne sais plus � quelle occasion, la v�rit� m'apparut, in�luctable. Je me croyais encore le p�re de mes �l�ves, alors que j'aurais pu �tre celui de leurs parents. Etre grand-p�re sans avoir �t� papa, c'est une situation qu'ont d� rencontrer pas mal de mes compagnons dans le c�libat.
L'heure de la retraite ne tarda pas � sonner, donnant peut-�tre raison � ceux qui m'objecterons : " Votre expos� traite surtout de votre vie professionnelle et pas de votre r�le de parent� Et c'est un fait que la " paternit� spirituelle " est une notion purement analogique. J'esp�re cependant que ces quelques lignes laisseront entrevoir que le sentiment paternel, peut, en maintes circonstances, d�passer l'aspect simplement biologique de la question. La suite de ce travail m'am�nera peut-�tre � une refonte compl�te de ces souvenirs. Affaire � suivre.
XI
UN PETIT SOUVENIR EN PASSANT (Clin d'�il � Beaumarchais)
Par un joli mois de mai, vers ma cinqui�me ann�e, maman nous avait amen�s, ma jeune s�ur et moi, passer la journ�e chez sa s�ur qui �tait aussi ma marraine. Celle-ci nous annon�a que, l'apr�s-midi, nous passerions chez la " Comtesse " qui lui avait promis une grosse brass�e de lilas. Il faut savoir que marraine exer�ait la fonction de garde-barri�re sur la ligne Li�ge-Vis�, � Argenteau pour �tre pr�cis. A cette �poque, le passage � niveau restait habituellement ferm�. Cyclistes et pi�tons, fort nombreux, utilisaient un portillon lat�ral man�uvr� � la main. La grande barri�re, actionn�e � force de bras, ne s'ouvrait que pour les charrois plus importants. Au milieu de ces va-et-vient, marraine avait fini par reconna�tre beaucoup de monde. La Comtesse, des plus authentiques, �tait du nombre.
La visite au ch�teau fut des plus charmantes. Apr�s une ample cueillette, nous repass�mes un instant au salon. La Comtesse, malgr� son aimable simplicit�, avait un je ne sais quoi de distinction qui m'impressionna beaucoup. Aussi fus-je vivement int�ress�, lorsqu'� la demande de ses deux fillettes, elle ouvrit une armoire, en tira une barre de chocolat, qu'elle partagea en deux. Puis, tourn�e vers les gentes damoiselles, elle rapprocha les deux morceaux pour en faire constater la parfaite �galit�. Je crois m�me qu'elle ajouta, prenant ma m�re � t�moin : " Il faut bien que je mesure pour �viter les plaintes ". Sur le coup, cela me parut comme la fine pointe des m�urs aristocratiques.
Quelques jours apr�s, nous �tions tous les trois dans notre petite cuisine de la rue du Laveu. Maman avait sans doute envie d'une petite douceur. Ouvrant le buffet, elle nous proposa � nous aussi un bout de chocolat. " Oh oui, maman, r�pondis-je, mais n'oublie pas de les mesurer ! " Avec ce bon sourire qui savait si bien temp�rer le s�rieux de ses remarques, maman me dit doucement : " Non, non, Fran�ois. Dans une famille, on ne regarde pas si l'un a plus que l'autre. Et si la comtesse est oblig�e de mesurer ses morceaux, c'est que ses filles sont mal �lev�es ! "
Sur le moment, j'appris � ne pas jalouser ma petite s�ur qu'au demeurant, j'adorais. Et bien plus tard, en lisant le monologue de Figaro, je rev�cus cette sc�ne de mon enfance et r�alisai qu'il n'est pas besoin d'armoiries pour avoir de l'�ducation.
XII
POUR RIRE UN PEU
Pourquoi faut-il que le rire trouve si souvent son origine dans une mystification dont des tiers sont forc�ment les victimes. Certes, j'aimais profond�ment ma jeune s�ur et la farce que je vais vous relater - quoique bien innocente - me couvrirait aujourd'hui de honte si je n'�tais pas persuad� qu'elle-m�me, soixante ans apr�s en �prouvait plus d'amusement que de d�pit, malgr� la feinte indignation qu'accompagnait g�n�ralement l'�vocation de ce souvenir. Mais venons-en au fait.
Comme je l'ai signal� d�j�, j'ai toujours �t� grand liseur, m�me si ce n'�tait pas mon passe-temps exclusif. D�s que j'ai connu mes lettres, j'ai lu tout ce qui me tombait sous les yeux. Les indications sur des sachets de sucre, au dos des pots de confiture, sur des �tiquettes pharmaceutiques, dans des voitures de tram ou de chemins de fer. Tr�s vite d'ailleurs, le multilinguisme de certains �criteaux me sugg�ra des comparaisons hautement psychologiques. Je sentis assez jeune la diff�rence entre l'imp�ratif germanique " Nicht mach hiraus lehnen " et le prudent " E pericoloso sporgersi " italien, deux mani�res bien diff�rentes d'inviter les voyageurs � ne pas se pencher au dehors !
Tout cela est bel et bien direz-vous, mais� votre farce. Nous y arrivons. Donc, je lisais beaucoup et surtout je relisais. Je n'avais �videmment pas une biblioth�que tr�s fournie : quelques livres re�us en prix, les deux premiers Arthur Masson et une demi-douzaine de Jules Vernes en formaient l'essentiel. Parmi ces derniers, une aventure �tait intitul�e " L'Etoile du Sud ". La couverture du modeste volume broch� repr�sentait un Africain chevauchant bravement une autruche galopant � toutes pattes. J'aimais beaucoup ce r�cit fertile en rebondissements de tout genre.
J'avais quinze ans, ma s�ur douze et venait d'entrer en moyenne. Les premiers r�sultats n'�taient gu�re encourageants, surtout en fran�ais : orthographe fantaisiste, vocabulaire indigent, manque d'imagination. Bref, � chaque bulletin : " Marie-Th�r�se doit lire davantage ". Bon conseil, d'ailleurs bien inutile : comment la brave fille aurait-elle pu lire moins, passionn�e qu'elle �tait par les jeux d'adresse, la couture et les arts m�nagers.
Notre papa d�cide un beau jour de s'en m�ler. M'�tant pour la ni�me fois lanc� dans une folle poursuite � travers le veld sud-africain, mon p�re commen�a par citer en exemple le plaisir sans cesse renouvel� que me procurait cette lecture. Puis il m'emprunta un instant le livre et invita Marie-Th�r�se � entamer � haute voix la premi�re page. " Monsieur, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille� " Pour souligner davantage l'int�r�t de cette entr�e en mati�re, mon p�re souligna que l'expression " demander la main " �tait bien saisie.
A douze ans, Marie-Th�r�se n'avait rien d'une na�ve. Sa r�ponse fut pourtant empreinte d'une certaine g�ne. Qui parlait mariage � l'�poque �voquait presque exclusivement une c�r�monie parfois grandiose, toujours �mouvante, au terme de laquelle, Mademoiselle devenait Madame et le jeune homme portait d�sormais le nom de Monsieur, tous deux portant une alliance et habitant (id�alement) la m�me maison. Simplifi� de la sorte et pour ainsi dire aseptis�, le mariage pouvait sans crainte d�frayer les conversations. Les fian�ailles, peut-�tre parce que plus discr�tes, avaient d�j� un caract�re plus scabreux et bien des gens pr�paraient au vocable charmant de sa fianc�e, le terme s�chement grammatical de sa " future ".
Quant � l'heureux �v�nement, survenant id�alement au cours de l'ann�e suivante, la c�r�monie �tait recouvert de tant de myst�res si opaques qu'elle rendait improbable toute relation de cause � effet.
Nonobstant, le p�re et la fille arriv�rent vite � se mettre d'accord. Il s'agissait bien d'une demande en mariage. Pendant une courte page apr�s cela, ma s�ur d�chiffra le modeste curriculum du jeune ing�nieur, la hautaine face de non recevoir du richissime propri�taire des mines de diamants, puis, mon p�re, en un raccourci saisissant, conclut : " Vous voyez, Marie-Th�r�se (dans les moments solennels, il avait gard� le vouvoiement, habituel au wallon), vous voyez que c'est int�ressant. " Enfin, jugeant qu'elle avait l'air d'opiner, trancha : " Vous allez me lire ce livre et vous me le raconterez dans huit jours ! " L�-dessus on sonna � la porte d'entr�e. Mon p�re alla ouvrir et avec son visiteur s'en alla discuter dans une pi�ce voisine.
Dans huit jours ! Autant dire � la veille du jugement dernier. Marie-Th�r�se mon rendit mon livre et sans mot dire sortit dans le jardin, o� elle entreprit avec notre petite voisine une longue discussion sur la nouvelle technique de saut � la corde.
Et les jours pass�rent. Apr�s un chapitre ou deux, distraitement parcourus, Marie-Th�r�se avait laiss� le volume sur le coin d'une armoire. Une fois ou deux aussi, mon p�re lui avait rappel� leur convention, mais de fa�on plut�t �vasive, comme s'il n'y croyait pas trop lui-m�me. Enfin, le jour fatidique, en partant au bureau, il embrassa ma s�ur et la pr�vint, alors qu'il avait d�j� un pied sur la p�dale de son v�lo : " Ce soir, je vais chez Dombret - un boulanger qui recourait parfois � ses conseils pour sa comptabilit� - mais je serai rentr� vers six heures : nous aurons juste le temps avant le souper ! " " Le temps pour quoi, Papa ? " " Pour me raconter le livre, vous le savez bien ! "
Il �tait d�j� loin dans la rue embrum�e que Marie-Th�r�se n'�tait pas encore revenue de sa surprise : ce soir pour six heures ! avoir lu et retenu quelques deux cents pages ! Une chose la chipotait particuli�rement. Au point o� elle avait laiss� sa lecture, il n'avait pas encore �t� question d'Africain sur une autruche ! Or, ce devait �tre important puisque cela figurait sur la couverture ! Comment pr�senter avec vraisemblance ce point sans doute capital ?
Je gage que ce matin-l� ses professeurs le trouv�rent sp�cialement distraite. Mais midi sonna. De retour, elle absorba h�tivement une tartine et s'isola dans un coin du living, bien d�cid�e � trouver le fin mot de l'histoire. H�las, comme toute chose en ce monde, la lecture est une habitude et une habitude qu'elle avait r�solument n�glig� d'acqu�rir.
Au bout de trois bonnes heures, r�alisant la vanit� de ses efforts, elle vint r�der autour de ma table, et avec des paroles tremp�es dans le miel, elle me sugg�ra de lui raconter toute l'histoire. Eviter la mauvaise humeur paternelle justifiait, n'est-ce pas, cette innocente supercherie.
� vous, bonnes gens, qui �voquez si volontiers les ravages du d�mon de midi, vous soup�onnez bien peu les diableries dont est capable de trois heures et quart.
Malgr� la m�moire que bien des coll�gues m'envient, je ne parviens pas � me rappeler l'histoire que je d�bitait � ma s�urette ravie et bien pr�s de regretter d'avoir n�glig� un r�cit tellement palpitant. Je le dis sans vanit� excessive, cette synopse aurait m�rit� d'�tre d�velopp�e ult�rieurement et aurait peut-�tre bien remport� un beau succ�s de librairie. Lorsque les mois suivants nos professeurs de fran�ais essayaient de nous faire saisir la nature de l'imagination litt�raire, j'�tais bien pr�s de hocher la t�te avec un sourire entendu : " Te fatigues pas, mon vieux ! On sait ce que c'est. "
Qu'on veuille bien m'excuser cette bouff�e d'autosatisfaction, car la suite de l'affaire vous int�ressera sans doute davantage.
Papa rentra � l'heure pr�vue. Avec un grand sourire, il d�tacha de son porte-bagages un g�teau que Mr Dombret lui avait confi� � notre intention. Aussit�t ma s�ur s'en empara en l'entourant de tous les soins dignes d'une m�nag�re accomplie. C'est toujours du temps gagn�. Mais, tout en la complimentant de ses initiatives, mon p�re ne se laisse pas distraire de ce dont il comptait faire le clou de la soir�e. En un sens, il ne fut pas d��u.
Qu'on se repr�sente la sc�ne. Il est l�, dans son haut fauteuil Voltaire, en train de se pr�parer une bonne pipe. Marie-Th�r�se est devant lui sur une chaise, le coude sur un gu�ridon o� elle a d�pos� le livre en question, comme pr�te � y puiser une ample moisson de citations des plus convaincants. Pas trop s�r de la suite des �v�nements, je suis derri�re elle � mon coin de table favori et je feuillette distraitement un magazine.
" Vas-y, Marie-Th�r�se " invite mon p�re sur un ton encourageant ! Le croirez-vous, les d�buts ne sont pas mauvais. La d�convenue de l'amoureux �conduit est particuli�rement �mouvante. Malheureusement, sans doute fascin�e par cette histoire d'autruche, dont j'avais copieusement amplifi� le r�le, elle introduisit en plein milieu du deuxi�me chapitre ce personnage dont l'intervention devait cr�er la surprise � la fin du troisi�me. Croyant � une impr�cision de m�moire, Papa fron�a un instant les sourcils. La narratrice l'aper�ut et avec l'aplomb d'une conteuse professionnelle se reprit. " Oui mais, ce que je dis l� ne vient que plus tard� En fait, maintenant� " et de repartir de plus belle aussi volubile que Sh�h�razade au cours de son marathon des mille et une nuits.
Mais notre p�re suivait de moins en moins. Plus d'une fois, son regard pensif s'�garait vers le profond. Puis, tout � coup, nos regards se rencontr�rent. Mes yeux refl�taient-ils quelque chose de particulier. Ses prunelles � lui en tout cas prirent un �clat malicieux que soulignait, sous sa moustache blonde, un sourire qu'il avait bien du mal � r�primer.
De justesse, il parvient � y aller du sermon de circonstance : "N'�tes-vous pas honteuse, Marie-Th�r�se ? Comment voulez-vous progresser, si vous ne faites pas un petit effort ? ! Regardez Germaine Vranken, comme elle a une belle �locution� Quand prendrez-vous exemple sur elle ? ! " Enfin, las : " Il est l'heure. Allez mettre la table� " Et comme ma s�ur, d'un c�ur lib�r�, se h�tait vers la cuisine, il me jeta un regard oblique et prof�ra : " Et toi, Fran�ois, tu ne vaux pas mieux� " Et tandis qu'il se pencha sur son mot crois�, je l'observai du coin de l'�il. Il avait certes ce rire silencieux du trappeur, mais n'emp�che, il riait maintenant.
XIII
SE VANTER UN PEU� !
Alors ? Il para�t qu'il faut se vanter ! C'est une blague qui jadis est arriv�e � l'ap�tre St Paul. Alors, pas de quoi s'alarmer : je serais m�me tent� de reprendre � mon compte sa formule d'apparence paradoxale et de me vanter de ce qu'on pourrait consid�rer comme une faiblesse.
La plus grande partie de ma vie s'est d�roul�e - je l'ai d�j� signal� - au sein d'un ordre religieux, celui des J�suites dont on reconna�t g�n�ralement la haute valeur intellectuelle. Et de fait, qu'il s'agisse de th�ologie, des sciences , de l'histoire et d'autres disciplines, l'ordre n'a aucune peine � aligner des sp�cialistes de haut niveau.
Lorsqu'� mon tour, je vins frapper � leur porte et solliciter mon admission, bon nombres, au vu de mes r�sultats scolaires, envisag�rent pour moi une f�conde carri�re de sp�cialiste. Sp�cialiste en quoi ? les avis divergeaient mais la chose semblait certaine. Eh bien, justement : je ne me suis jamais senti port� vers aucune forme de sp�cialisation, m�me dans les domaines pour lesquels j'�prouvais un vif int�r�t. Un exemple entre mille : bon latiniste, hell�niste honn�te, j'aurais pu viser une chaire de rh�torique ou, qui sait, de Facult�. Mais de la langue de D�mosth�ne, mon go�t s'est tr�s vite port� vers le grec moderne, idiome des plus sympathiques mais davantage pratiqu� par les camelots de la Plaka que par nos doctes ma�tres de philologie. M�me chose pour le latin qui me fit glisser graduellement vers les dialectes auxquels il finit par donner le jour : le fran�ais m�di�val, la langue occitane et, bien entendu le wallon.
M�me chose pour l'Ecriture Sainte, qui m'attirait r�ellement malgr� certaines mises en garde, l'Eglise Romaine n'ayant pas encore abandonn� sa m�fiance vis � vis de ce livre juif et que de surcro�t, on estimait " r�cup�r� " par les Protestants. Or, cette approche de l'esprit protestant me rendait la Bible beaucoup plus s�duisante que les doctes commentaires des sommit�s vaticanaises.
Un vif int�r�t �prouv� d�s mon plus jeune �ge pour la zoologie m'avait permis de me d�brouiller de bonne heure � travers les ordres, les genres, les classes et aurait pu me conduire � une licence ou un doctorat en biologie, cette science qui, �tudie la vie et qui pour �tudier une souris ou une grenouille commence par la tuer ( !). J'en suis rest�, scoutisme aidant, � la bonne vieille histoire naturelle et encore aujourd'hui, je me vante - enfin !- de ne jamais d�signer un arbre que par son pr�nom et de reconna�tre facilement � distance une pi�ce de froment, d'avoine ou d'�peautre. Bref, comme vous le constatez, pas mal de connaissances mais qui n'�patent personne. D�j�, j'entends votre conclusion : un touche � tout et un propre � rien ! Libre � vous de le penser, mais ne m'obligez pas � vous suivre : mes connaissances multiples ne m'ont amen� � aucun dipl�me, encore moins � la moindre c�l�brit� mais ont richement contribu� � ma satisfaction personnelle. Et pour vous d�tromper si d'aventure vous me soup�onniez d'entretenir des complexes, j'�voquerai sommairement un domaine qui, sans m'avoir conduit � des r�alisations fracassantes, m'a r�ellement rendu tr�s heureux.
Dans tout ce qui pr�c�de, je n'ai pas pens� � mentionner mon go�t tr�s vif pour les arts du spectacle : chaque fois que j'ai eu l'occasion de monter sur les planches, ce fut toujours avec une intense satisfaction. Tous les g�meaux sont comme �a, para�t-il !
On sait peut-�tre qu'une certaine mode issue de Mai 68 amena un regain d'int�r�t pour les traditions populaires, y compris les danses de tradition. J'avais, il est vrai, d�pass� la quarantaine ce qui �tait un peu tard pour d�buter. Par ailleurs, on �tait en 70 et les modes eccl�siastiques s'�taient opportun�ment d�contract�es et je d�cidai, durant les vacances d'�t�, de m'inscrire � un stage de danses folkloriques. Bien vite, tout en appr�ciant les r�pertoires isra�lien, grec ou portugais, j'�prouvai une pr�dilection marqu�e pour les quadrilles anglo-saxons et pour leurs homologues wallons, qui ont, chose peu connue de r�elles accointances.
Cela devint rapidement pour moi un hobby privil�gi� : ce premier stage fut suivi de beaucoup d'autres. Puis, tent�s par des entreprises plus concr�tes, nous avons, avec quelques amis lanc� un petit groupe qui pendant une dizaine d'ann�es produira quelques spectacles de bonne tenue. Plus int�ressant encore, nous avons mis sur pied des soir�es de bal traditionnel dont la plupart connurent un grand succ�s de foule et d'ambiance. Cette A.S.B.L. " Rif'zans l'Fi�sse " apr�s plus de quinze ans de fonctionnement, continue � tenir un r�le incontestable dans le petit univers de la musique et de la danse folk.
Eh quoi ? objecterez-vous ! Ces amusettes auraient donc pour vous plus de prix que votre travail d'�ducateur, que votre mission d'animateur religieux. N'exag�rons rien : je suis modestement conscient d'avoir �t� plut�t bon prof, pr�dicateur convenable et suffisamment d�vou� dans toutes les formes d'apostolat. Mon engagement dans les milieux du folk a pourtant �t� pour moi une occasion unique de d�velopper deux valeurs dont le domaine religieux lui-m�me ne peut que profiter : j'ai nomm� l'amiti� et la tol�rance. C'est peut-�tre la premi�re fois que je n'ai jamais entendu parler de divergences philosophiques, politiques ni m�me� communautaires. Les sessions de l'Acad�mie d'Et� ont toujours �t� fr�quent�es en toute amiti� par d'importants groupes venus de la Flandre profonde. Quant aux r�unions des divers comit�s, auxquelles je fus assez vite invit� � prendre part, s'il y eut des empoignades hom�riques sur le plan technique ou financier, jamais elles ne d�g�n�r�rent sur des proc�s d'opinions et j'ai parfois mis plusieurs ann�es avant de d�couvrir de quel bord �taient tel ou tel interlocuteur. Cette exp�rience d'un ensemble essentiellement pluraliste rencontrait � merveille ce que la vie pouvait d�j� m'avoir appris et m'a fortement aid� � m'ins�rer par la suite dans d'autres types de relations. Ce sont l� des occasions qui ne se rencontrent pas tous les jours et c'est pour cela que j'ai pris le risque de vous �tonner quelque peu en vous les pr�sentant comme un des moments forts de ma p�riode active.
Avouerai-je que dans la communaut� o� je vis, mes comp�tences en musiques et danses populaires constituent un domaine que l'on ne cherche pas � me contester. On met sa vanit� o� on peut !
Ainsi donc, vous �tes content de si peu, et rien d'autre ne vous aurait tent� ? Bien s�r que si, je regretterai toute ma vie de n'avoir pas pratiqu� la voile et la plong�e, de ne conna�tre ni l'arabe ni le breton, de n'avoir pas pu pousser plus avant l'art de la peinture et de la c�ramique pour ne vous citer que quelques exemples. Mais enfin, l'objet de cette communication n'est pas ce que nous regrettons, mais ce qui nous a apport� une certaine satisfaction : eh bien, j'esp�re vous avoir content�s.
XIV
LE NOVICIAT
D�j� le questionnaire pr�c�dent m'avait forc� � des acrobaties pour substituer � une mission paternelle - que je n'ai jamais connue - le r�le d'�ducateur auquel j'ai vou� la plus grande partie de ma vie. Ma situation de religieux m'oblige cette fois encore � un choix. De quoi parler : de la famille o� j'ai v�cu jusqu'� mon entr�e dans les ordres ? Cela concernerait plut�t les souvenirs d'enfance et de jeunesse que j'esp�re bien pouvoir �voquer lorsque nos travaux reviendront sur le sujet.
Certes la vie en communaut� pourrait id�alement constituer une famille. Et ma foi, elle n'y r�ussit pas trop mal. Mais il est un peu t�t pour essayer de vous le faire comprendre.
Alors ? Je crois pr�f�rable de vous parler de mes rapports avec la famille � partir du moment o�, entr� en religion, il s'av�rait que selon toute vraisemblance j'y resterais.
Lorsqu'un beau matin d'ao�t 44, je pris le train pour Arlon, je laissais � Li�ge, mon p�re, sa s�ur Maria qui depuis plus de dix ans rempla�ait notre m�re trop t�t disparue, et enfin ma s�ur de trois ans ma cadette. Pour m�moire une s�ur de mon p�re, avec son mari et leurs deux filles, habitaient Angleur et on se voyait assez souvent. Une autre �galement mari�e et m�re de deux grands fils occupait un appartement rue de la Source, � Bruxelles, � quelques centaines de m�tres d'ici � vol d'oiseau. Ses visites �taient �videmment plus rares. La pauvre souffrait depuis 1930 d'une polyarthrite �volutive qui, jointe � la pr�carit� des transports ferroviaires - on �tait en 1944 - rendait ses d�placements vraiment p�nibles. En revanche, elle nous r�jouissait p�riodiquement de longues lettres pleines de remarques piquantes sur tel ou tel �v�nement de la famille. Mon p�re l'avait surnomm�e la femme de lettres
Nous �tions pr�venus, d�s l'entr�e au noviciat, que les rapports avec la famille �taient strictement r�glement�s. En fait, seul un deuil justifiait un retour de quelque dur�e. Cela n'excluait cependant pas de br�ves visites comme in le verra plus tard. La correspondance avec les tous proches �tait assujettie � une autorisation pr�alable. Cette derni�re mesure cependant relevait plus d'un certain folklore que d'un parti pris de s�gr�gation. Bien au contraire, au bout d'une quinzaine de jours, on �tait g�n�ralement rappel� � l'ordre : " Ne serait-il pas temps d'envoyer un petit mot chez vous ? " Car bien entendu, chaque lettre ouverte passait pr�alablement chez le sup�rieur. Il en �tait de m�me de celles qui nous �taient adress�es. J'entends d�j� les commentaires indign�s de la jeune g�n�ration : " O� en est dans ces conditions la confiance, le respect de la vie priv�e et autres consid�rations du m�me tonneau " Je ne me crois pas plus na�f qu'un autre. Cependant, il m'a toujours sembl� pr�f�rable d'�tre dirig� par un sup�rieur au courant des mille d�tails de mon milieu familial plut�t que trait� comme un corps chimiquement pur. D�tails que j'aurais eu bien du mal � lui faire conna�tre de vive voix. Nous en � sans doute l'un ou l'autre exemple.
Et les parloirs ? On m'excusera cette expression qui �voque par trop l'univers carc�ral. Normalement, quatre fois par an, les familles �taient autoris�es � venir passer une journ�e avec le fiston, g�n�ralement dans le cadre d'une grande f�te. Comme nous �tions une soixantaine et qu'il y avait au plus quatre ou cinq parloirs, il fallait bien �taler ces p�riodes de visites. On s'en accommoda parfaitement.
La premi�re visite �tait traditionnellement programm�e vers la No�l. Comme on entrait au noviciat vers la mi-septembre, cela faisait une premi�re s�paration de trois mois - pas mal pour un d�but. Cependant, on l'a vu plus haut, les circonstances nous amen�rent � avancer notre entr�e au d�but ao�t. R�sultat : un mois en plus ! Et lorsque enfin No�l arriva, von Rundstedt mena�ait Arlon, Li�ge g�missait sous les V1 et le noviciat �tait r�fugi� dans un pensionnat � Virton. On comptait y s�journer une ou deux semaines, jusqu'au r�tablissement de la situation militaire. On n'en sortit que le 17 mars. Suivirent quinze jours de travail intensif pour nettoyer le couvent occup�, puis �vacu� par les troupes am�ricaines. Puis vint la Semaine Sainte et ses longs offices liturgiques. Enfin P�ques vint inaugurer la p�riode des visites. Les chemins de fer �taient encore loin d'avoir repris un rythme normal. Li�ge-Arlon prenait facilement cinq heures, surtout par la ligne de l'Ourthe, qui ne connaissait gu�re que les omnibus et les locomotives � vapeur. Pour permettre quand m�me un bon dimanche en famille, on avait donc m�nag� de passer deux nuit�es chez l'habitant.
Le trio Tellings arriva donc vers trois heures un samedi de fin avril. Aucune autorisation n'�tait accord�e d'aller les attendre ou de les raccompagner � la gare. S�par�s depuis pr�s de dix mois, nous nous embrass�mes avec enthousiasme, voilant notre �motion sur des consid�rations sans fin sur nos bonnes mines respectives. C'est qu'� Li�ge les restrictions alimentaires s'�taient consid�rablement all�g�es. Trois ou quatre mois aussi qu'ils connaissaient de nouveau des nuits sans alertes. Mon p�re surtout semblait rajeuni apr�s tant de semaines d'angoisse. Ma tante Maria �tait toujours la m�me, souriante et discr�te. " Tu ne dis rien, tante Maria ! " " Moi ? mais, je vous �coute ! " Parfois cependant une petite remarque sur le tissus de ma soutane, la beaut� du papier de tapisserie pourtant bien fan�, la hauteur des plafonds. Quant � ma s�ur, c'�tait maintenant une belle grande jeune fille de pr�s de 17 ans, pleine de gentillesse pour le grand fr�re qu'elle n'h�sitait pas � gourmander un an auparavant. Comme quoi la s�paration peut favoriser les sentiments, ce qu'avait d�j� manifest� les petits mots qu'elle joignait aux lettres paternelles.
A quoi pouvait donc se passer une longue journ�e de parloir ? D'autant qu'avec deux femmes, la cl�ture conventuelle r�duisait consid�rablement les endroits accessibles. Nous f�mes une visite approfondie de l'�glise, assez belle, mais mes parents, chr�tiens fervents, n'en �taient plus � s'extasier devant n'importe quel �difice du culte. Par les fen�tres du corridor, nous p�mes jeter un regard sur le parc que le printemps assez pr�coce cette ann�e-l� avait d�j� consid�rablement verdi. Demain, mon p�re et moi pourrions aller y voir de plus pr�s, entre hommes !
Sur les murs du couloir, quelques grands tableaux retinrent notre attention. C'�taient pour la plupart des portraits de saints dans des attitudes �voquant les aspects caract�ristiques de leur vie. Notre p�re et fondateur, Ignace de Loyola, allez y voir pourquoi, avait �t� repr�sent�, lui, sur son lit de mort. Vite impressionn�e par toute vision macabre, ma s�ur r�agit d'une boutade : " Oui, ce tableau-l�, je trouve qu'il manque un peu de vie ! " Et mon p�re de rench�rir : " Mais oui, Marie-Th�r�se, n'est-ce pas �a qu'on appelait dans ton cours d'art, une " nature morte " ! Une des constantes chez les novices de tout poil et de toute robe, c'est la propension aux fous rires. L'occasion �tait trop belle. Et en m�me temps, je fus rassur� : allons, la longueur de la s�paration et la bri�vet� des retrouvailles n'engendrait pas trop de m�lancolie. Mais chaque fois que je passais dans ce corridor, je repensais � la nature morte, ce qui d�clenchait une hilarit� qui scandalisait mes confr�res. S'ils avaient su pourquoi je riais, c'aurait �t� bien pis.
Le programme du dimanche comportait une grand messe vers 10h. Pour mes parents, pratiquants assidus, autant celle-l� qu'une autre. Pour leur faire honneur, il �tait convenu que je servais ladite messe. Je ne sais si �a les a sp�cialement impressionn�s - ils ont toujours �t� tr�s discrets sur leurs sentiments - mais j'imagine qu'ils pensaient d�j� au jour encore lointain, o� ce serait � mon tour de c�l�brer, peut-�tre servi par un de mes neveux !
Le sup�rieur du noviciat vint nous saluer au parloir. C'�tait un grand sec, d'un aspect aust�re, que d�mentait la douceur bienveillante de son regard. Sans �tre vraiment intimid� - il en fallait plus que cela ! - mon p�re ne trouva pas grand chose � �changer avec cet homme courtois, mais un peu trop solennel � son go�t ! Tout autres furent les contacts avec le jeune p�re qui nous dispensait quelques cours de latin et de grec. F�ru de scoutisme, il trouva tr�s vite un terrain d'entente avec ma s�ur, elle-m�me fervente adepte du guidisme, et leurs �changes s'�tendirent tr�s vite en conversation g�n�rale. Nous avions aussi projet� une petite promenade dans la campagne toute proche. Les derni�res semaines, nous avaient qualifi�s d'un temps superbe, qui nous valut une �closion massive de hannetons. Les rameaux des arbres du jardin et ceux des avenues qui le longeaient ployaient sous le poids de ces col�opt�res et dans le silence du soir leurs minuscules excr�ments faisaient dans le feuillage le bruit d'une forte averse.
Or, deux jours avant, un fort vent d'orage en avait pr�cipit� des milliers sur la chauss�e, o� les roues des v�hicules, am�ricains pour la plupart, en avait fait une immense h�catombe. Puis, le jour suivant, le soleil revenant � la charge avait h�t� le d�composition de ces bestioles. Ma s�ur fut pr�s de la naus�e devant cette pestilence et comme d'ailleurs le temps n'�tait pas des plus engageants, nous rev�nmes vers la parloir.
Bient�t ce fut l'annonce de la capitulation allemande, le 8 mai 1945. Pour les Russes, c'�tait d�j� le neuf : fantaisie des fuseaux horaires. D�j� s'approchaient les vacances et la perspective d'une nouvelle journ�e au parloir, lorsqu'une agr�able nouvelle vint nous surprendre.
Au moment de notre d�part anticip� pour Arlon, certains parents avaient manifest� de l'humeur de se voir s�par�s de leur fils plus t�t que pr�vu. Tr�s �vasivement - car il n'�tait nullement habilit� pour le faire - un p�re du coll�ge avait fait miroiter l'espoir d'un retour qui nous serait accord� � la fin des hostilit�s. Lesdits parents et quelques autres commenc�rent dans leurs lettres � faire �tat de cette promesse. Mis au fait, le sup�rieur provincial ne fut pas tr�s content, mais ne voulut pas prendre sur lui l'odieux d'un refus. Une permission extraordinaire nous fut donc accord�e sous couleur de r�conforter par notre visite nos parents durement �prouv�s par le tragique hiver 44-45.
Un samedi du mois d'ao�t, nous part�mes donc, les 7 li�geois, vers deux heures trente de l'apr�s-midi. L'arriv�e �tait pr�vue vers 19h, ce qui nous donnait juste le temps de gagner le coll�ge de Li�ge, d'y souper et de vaquer aux exercices spirituels du soir. Telle �tait les consignes re�ues � notre d�part.
XV
MA PROFESSION
Si l'on fait abstraction des multiples activit�s que comporte la vie au sein d'une communaut� religieuse - j'aurai sans doute l'occasion d'en parler ult�rieurement - on peut dire que toute ma p�riode active a �t� consacr�e � l'�ducation et � l'enseignement. Et pourtant, cette vocation s'est manifest�e relativement tard. Et si mon entr�e dans cette profession, si d�cri�e de nos jours, a �t� accueillie avec satisfaction par bien des membres de ma famille. Ce n'est cependant pas � cela qu'ils avaient pens� d�s le d�but.
Je n'avais pas encore fait mon apparition en ce bas monde, qu'un ami de mon p�re, chansonnier � ses heures, s'�tait cru nanti du don de proph�tie et chantait � tous les �chos : " Si c'est une fille, couturi�re elle sera (c'�tait la profession de maman), si c'est un p'tit gar�on, comptable il sera, comme son papa ". Inutile de pr�ciser qu'� l'�poque, on ignorait l'�chographie et que le suspense durait jusqu'� l'accouchement inclus.
De mes quatre grands-parents, le seul qui demeurait en vie �tait mon parrain, mon grand-p�re paternel, armurier de profession. Cet homme paisible entre tous et qui devait � son origine hollandaise de ne pas avoir combattu en 14-18, m'a cependant habitu� � des conversations o� il �tait question de fusils, de canons, de crosses, de chiens. Je ne crois pas pourtant m'�tre jamais senti attir� par cette profession, sauf peut-�tre une fois. Il m'avait montr�, � l'atelier des canons de fusil en m�tal tout blanc, car ils attendaient encore le bronzage. Et grand-p�re de m'expliquer qu'ils devaient passer par un bain. Et sur ma question : " Un bain de quoi ? " son visage prit une expression grave, presque s�v�re, pour me dire : " Mais, c'est un secret� ! " Je me sentis tout � coup attir� vers ce m�tier, o� il y avait des secrets. J'avais quatre ans alors et l'incident tomba vite dans l'oubli.
Sur le m�tier de mon p�re, je n'avais que des id�es tr�s vagues. Je savais qu'il allait " au bureau ", d'o� je le voyais revenir vers cinq heures, avec sous le bras, une mallette pleine de papiers qui l'occupaient encore une partie de la soir�e. Du coup, je me rendis d�sormais au jardin d'enfant avec une mallette en �toffe bricol�e par maman. Et mon p�re mit le comble � ma fiert� en y glissant une farde garnie de vieux bordereaux hors d'usage. Je pus ainsi pendant plusieurs mois aller " au bureau " et en revenir avec l'air du monsieur qui vient de fournir une rude journ�e.
J'abordai les primaires sans ambitions bien pr�cises. Puis ce fut les semaines d�chirantes marqu�es par la mort de maman. Et si les r�sultats de ma premi�re ann�e �taient satisfaisant, on �tait encore trop groggy pour y porter beaucoup d'attention. Mais d�s la deuxi�me, je pris le mors aux dents et je connus, jusqu'en sixi�me, la situation ambigu� du maillot jaune hant� par la crainte de devoir le c�der � un outsider.
Parall�lement, on se remit � parler d'avenir. Les �tudes secondaires, et surtout les humanit�s anciennes, n'�taient pas consid�r�es comme allant de soi. Pour les �l�ves relativement dou�s, on s'orientait surtout vers les " moyennes ", programme � base de fran�ais, de n�erlandais et de math�matiques. Cela durait trois ans, au terme desquels on pouvait envisager de pr�senter un examen d'entr�e dans une " administration ".
C'�tait le grand mot, avec tout ce que cela laissait miroiter d'un traitement stable, d'avancement � l'anciennet� et pour finir le tout la retraite, cette op�ration magique qui faisait brusquement de vous un rentier, profession enviable s'il en est. On marquait le m�me int�r�t pour les chemins de fer ou les postes, avec l'avantage suppl�mentaire des d�placements gratuits. Chez nous, on aimait assez voyager et voir du pays.
Ces projets d'avenir �taient surtout le fait de ma tante, mon p�re lui gardait une prudente expectative, se contentant d'�couter avec patience nos r�ves les plus abracadabrants. Un article sur l'h�ro�sme de l'�quipage du cargo belge " Le Jean Jadot " m'orienta quelques mois vers une carri�re maritime.
Ma s�ur et moi avons envisag� tout un temps un avenir dans les spectacles du cirque. Avec son amour des chevaux, ma s�ur se voyait d�j� �cuy�re de haute �cole. Pour ma part, j'avais du mal � faire mon choix entre clown ou dompteur de fauves. Fameuse diff�rence, direz-vous, mais il para�t que tous les g�meaux sont comme �a.
Vers les onze ans, je crus �tre fix�. Je serai boulanger. Travaillant dans un moulin, mon p�re �tait en relations fr�quentes et souvent fort amicales avec des clients de sa firme. L'un surtout m'�blouissait. Il ne m�nageait certainement pas sa peine, mais il poss�dait surtout une belle voiture, une Buick d'abord, assez vite remplac�e par une � Pas de la gnognote, comme vous le voyez. Un autre, son travail, m�me consid�rable, lui laissait pas mal de temps � son hobby pr�f�r�, l'�levage de canaris chanteurs. A certaines �poques, il en avait deux ou trois cents � s�lectionner.
Vers la fin des primaires, on me proposa pour l'obtention d'une bourse d'�tudes. Le formulaire � remplir s'enqu�rait entre autres des carri�res que j'ambitionnais. Une vieille cousine, ancienne directrice d'�cole,, conseilla � mon p�re : " Ecris " enseignement ", L�on, �a impressionne favorablement. " Sans rien en dire, je pensais : s'ils s'imaginent que je vais passer ma vie sur une estrade, devant un tableau noir, ils peuvent danser.
En entrant en humanit�s, je songeai � l'�cole militaire, jusqu'� ce que�
XVI
LES CADEAUX DE LA VIE ?
Vous avez dit cadeaux, avec x ? J'ai justement devant les yeux une publicit� de " Car for life "� Il s'agit d'une sorte de loterie qui promet au gagnant une voiture renouvelable jusqu'� ce que mort s'ensuive. Eh bien, j'ai un peu la m�me impression en regardant mon existence jusqu'� pr�sent. Elle a �t� un cadeau perp�tuel, parfois pr�sent� dans un vulgaire papier journal, sale et mal ficel�, parfois offert sous un emballage somptueux, mais toujours re�u avec joie et reconnaissance. J'ai bon espoir que l'ensemble de ma biographie fera partager ces sentiments � mes lecteurs �ventuels, mais le questionnaire r�cent me demande plus de pr�cision. Excluons donc d'embl�e mon activit� professionnelle. D'une mani�re g�n�rale, elle s'est pass�e dans une classe. Sur les bancs ou devant le tableau, c'est toujours un peu la m�me chose. Une vie d'�tude, comme on dit souvent. Je pr�f�rerais dire une vie d'apprentissage, car si je n'aime pas �tudier, j'adore apprendre. Eh bien, je crois que cela nous oriente vers le fin fond de la question. Pouvez-vous vous d�tendre facilement ? Je r�pondrais volontiers : Oui, trop facilement. Car, je ne me d�tends jamais mieux qu'en apprenant des choses nouvelles.
Nagu�re, en �voquant nos ann�es de jeunesse, ma s�ur d�clarait � tout qui voulait l'entendre : " Mon fr�re ne voulait jamais jouer. Il ne faisait que lire� C'�tait partiellement exact. Je n'ai pas le sens du jeu, ni cartes, d�s, monopoly, ni m�mes dames ou �checs ne m'ont jamais passionn�. Ni le football, moins encore le basket ou le tennis, n'ont suscit� chez moi le moindre int�r�t durable. Ne croyez pas que ce soit un blocage devant l'effort physique. Sans �tre de complexion athl�tique, j'ai toujours �t� assez r�sistant. Alors, oui, la marche, le v�lo, la natation, tant que l'on voudra. Au moins, ce sont des d�lassements utiles, puisqu'on y apprend endurance et rapidit�. Ajoutons-y le charme des d�couvertes dont ces sports peuvent �tre l'occasion : curiosit�s naturelles, architecturales, historiques. S'il pouvait s'y ajouter un aspect quelque peu technique, c'�tait encore plus tentant. J'aurais volontiers pratiqu� l'alpinisme ou la plong�e, et par-dessus tout la voile.
Je crois que cela vous permettra de cerner un peu mieux ce trait de caract�re, j'aime me distraire, � condition que cela m'apprenne quelque chose. Et s'il est vrai que j'ai toujours �t� grand liseur - et peut-�tre plus encore re-liseur - ma s�ur oublie de mentionner les heures que j'ai pass�es � des activit�s telles que le mod�lisme, le dessin, y compris quelques mois de peinture. J'allais oublier ma petite scie � d�couper le triplex, d'o� il m'est arriv� de sortir une foule de menus objets, peut-�tre parfaitement inutiles, mais qui satisfaisaient mon go�t pour le travail bien fait. Comme la plupart des jeunes, j'ai �t� l'heureux possesseur d'un train et d'un r�seau de rails qui s'�tendait toujours au gr� des f�tes, anniversaires et autres �trennes. Eh bien, j'exag�rerais � peine si je vous disais que le plus grand plaisir que j'en ai tir�, c'est la confection de petites barri�res destin�es � limiter les d�g�ts en cas de d�raillements ! Je caricature sans doute un peu, mais comme toute caricature, cela permet de donner une impression d'ensemble. Sinon, que dire de mes autres activit�s ?
Quelques ann�es, vers mes douze ans, j'ai fait partie de la troupe scoute de ma paroisse. J'y �tais tr�s heureux, m�me si certains jeux me semblaient de peu d'int�r�t. En revanche, bien des travaux de camp, que les autres oubliaient parfois jusqu'� les appeler " des corv�es ", me trouvaient toujours volontaire et enthousiaste. La guerre et le d�part des chefs pour le front, puis pour l'Allemagne, d�capit�rent la troupe, qui v�g�ta quelque temps. Ce qui, sur les insistances de mon p�re, m'incita � me retirer. N'emp�che que j'aimais le scoutisme et que plus tard, chaque fois que j'eus l'occasion d'assurer des aum�neries, ce fut avec une joie sans cesse renouvel�e.
Et la musique ? Eh bien oui, j'ai aussi t�t� du violon, de fa�on intermittente, vu les absences de mon professeur, souvent rappel� sous les drapeaux, au gr� des humeurs de l'impayable Adolf. Si bien qu'� mon entr�e au noviciat, j'avais bien s�r un certain bagage, mais insuffisant pour que les sup�rieurs trouvent un int�r�t quelconque � me laisser continuer. Car � l'�poque, les ordres religieux, tout en admirant sinc�rement les formes d'art les plus diverses, ne concevaient gu�re leur pratique que sous un aspect platement utilitaire. " Vous voulez suivre un cours de dessin ? A quoi cela va-t-il vous servir ? " J'aurais appris la guitare ? " Tr�s bien. Vous pourrez animer des groupes de jeunes. " J'aurais �tudi� le piano ? " Excellent. Mettez-vous derri�re l'harmonium et accompagnez les chants de la messe. " Mais le violon ? Je vous demande un peu !
Par ailleurs, une fois entr� dans les ordres, on voulut bien reconna�tre et utiliser mes talents de calligraphie et, � l'occasion, de dessinateur. Comme nos communaut�s �taient largement orient�es vers l'enseignement, la philologie occupait une grande place dans notre formation, une activit� pr�-professionnelle somme toute, mais qui ne tarda pas � devenir une passion.
Vous m'avez demand� un objet symbolique. Le voici. Il s'agit d'un lexique (j'en ai des masses d'autres) que j'ai choisi parmi les plus insolites, puisqu'il traite de la langue bretonne. Oui, j'aime les langues, pour elles-m�mes, plus que pour leur utilit� pratique. Les mots ! Quelle magie ! M�me en fran�ais, je me suis longtemps passionn� pour les activit�s poss�dant un vocabulaire bien sp�cifique, l'h�raldique par exemple, ou plus encore la marine � voile. Et si d'aventure, il m'arrive un jour de me passionner pour l'informatique, ce sera moins pour les langoureux surfings sur les plages du net que pour le plaisir de parler avec bonheur de cliquer, de polytrucs et de m�gamachines ! En attendant, je continue � me complaire en compagnie d'auteurs au vocabulaire touffu, de Rabelais (Fran�ois lui aussi) � San Antonio.
D�s l'enfance, j'ai entendu chez moi trois langues : le fran�ais bien s�r, le flamand surtout quand mes parents voulaient discuter de choses qui ne me concernaient pas, et alors le wallon, qu'on me dissuadait de parler, mais dont j'ai tr�s vite eu une bonne connaissance passive. C'est peut-�tre cette " immersion " qui m'a rendu assez perm�able aux langues �trang�res. D�s le d�but de ma scolarit�, mon p�re me poussa � une �tude intensive du flamand ! J'insiste, du flamand. C'est comme �a qu'on disait alors. C'est le terme qui figurait sur mes bulletins trimestriels et jusque sur mon dipl�me d'humanit�s. Il avait pour moi de grands projets. D�s mes quatorze ans, il m'enverrait en Hollande, puis en Allemagne. H�las, lorsque l'�ge fut l�, la fronti�re hollandaise �tait ferm�e. Quant � nos visiteurs d'outre Rhin, j'appris rapidement � leur contact des mots tels que Komandantur, polizie, verboten ! C'est toujours cela, mais c'est un peu maigre, avouez-le ! Et il me fallut un fameux effort vers mes 25 ans pour me remettre s�rieusement � la langue de Goethe. L'anglophilie � la mode en ces ann�es de guerre m'orienta aussi vers la langue de Shakespeare, heureusement modifi�e par Kipling ou Conan Doyle.
Et le russe ? Eh oui ! J'ai tr�s vite trouv� cette langue passionnante pour sa richesse et sa subtilit�. J'ai jubil� en lisant sous la plume de Cavanna (sapristi, encore un Fran�ois !) qu'� c�t� du russe, le fran�ais est comme la p�tanque � c�t� des �checs� J'en avais d�j� glan� quelques mots � travers les pages du " G�n�ral Dourakine ", mais le v�ritable coup de c�ur me vint durant une alerte a�rienne vers juillet 44. Dans l'abri o� nous nous entassions, se trouvait une petite vingtaine de prisonniers sovi�tiques. Peut-�tre pour att�nuer le sinistre fracas des bombes, ils n'arr�taient pas de chanter des airs de chez eux. A nos heures d'impartialit�, il nous arrivait de trouver que les Allemands chantaient bien ! Mais ces Russes, c'�tait bien autre chose. A vingt, ils formaient un ch�ur � quatre voix, mais en plus toute une s�rie d'ornements que chacun � tour de r�le inventait avec une justesse digne de professionnels. Inutile de pr�ciser que les Allemands n'avaient pas s�lectionn� � notre intention des pensionnaires du Bolchoi. C'�taient sans doute pour la plupart de braves kolkhosiens, de paisibles mineurs de l'Oural. Mais on peut dire que, avant de s'insinuer p�niblement dans ma dure caboche d'occidental, la langue russe m'est entr�e dans le c�ur comme une musique. Pendant six ans, en cours du soir, j'ai tent� de d�m�ler les subtilit�s de cette grammaire, o� un petit paysan de la tolga se d�brouille presque sans faute, d�s l'�ge de six ans. Alors ? Vous parlez donc russe, demandez-vous ? H�las, non. Je poss�de de bonnes notions grammaticales, mais la pratique est quasi nulle. S'il m'arrive de rencontrer un Russe, par malheur il est largement frott� de fran�ais et tout fier de le montrer.
Il en va de m�me du grec moderne, que j'ai �tudi� pour accompagner en Gr�ce des groupes d'�l�ves. J'ai cru au d�but que ce serait plus facile que le grec ancien. Je dus vite d�chanter. Et si les difficult�s sont diff�rentes, elles existent bel et bien et s'accrochent, les coquines ! Plus encore que pour le russe, la pratique est bien difficile ici en Belgique. Comme tous ceux qui parlent une langue relativement peu r�pandue, les Grecs d'ici parlent g�n�ralement un excellent fran�ais, qu'ils exhibent avec une l�gitime fiert�. Nous avons h�las le m�me handicap avec nos amis des Flandres. Et pourtant, j'aime parler flamand ! Est-ce parce que c'est la langue de trois de mes grands-parents ? Peut-�tre aussi parce que c'est une langue encore proche du peuple, �chos de ses luttes les plus tragiques comme de ses liesses les plus d�brid�es. Somme toute, comme le wallon, le breton, l'occitan, le basque, le catalan, le ga�lique.
Car je me refuse absolument � distinguer entre belles langues et vilains idiomes. Et si mes oreilles sont un instant charm�es par l'accent pointu d'une speakerine de la VRT ou d'une h�tesse de la KLM, mon coeur se r�chauffe davantage � �couter le boniment d'un mara�cher de Leuven ou les �changes anim�s de deux m�nag�res de " Mastreek ".
Alors, tous ces passe-temps vous ont abondamment combl� ? Oui certes, mais avec un petit regret quand m�me. Je voudrais tant savoir l'arabe ! Je suis que t�t ou tard je m'y mettrais, soit en ce bas monde - on ne sait jamais -, soit dans l'autre o� Mohamed - la paix sur lui - acceptera sans doute de d�tacher une aimable houri pour un recyclage express au nom du Mis�ricordieux !
Je m'aper�ois que j'ai omis un autre secteur d'activit�s, o� j'ai pourtant pas mal investi. Cela viendra en son temps.
XVII
L'AGE AVANCE !
L'expression m'a toujours fait rire pour son ambigu�t�. Le mot avanc� est mis � toutes les sauces. Lorsqu'il s'agit d'un progressiste, on parlera de ses id�es avanc�es, avec tout ce que cela �voque de frais, de neuf. Au contraire, un fromage (ou un potage, ou un steak) avanc� est ma foi en �quilibre instable sur le bord de la poubelle. Et que de fois n'ai-je pas entendu dans mon enfance, apr�s une gaffe plus ou poins retentissante : " Te voil� bien avanc� ! " L'ironie de l'expression souligne bien l'aspect souhaitable de cette avance manqu�e. Et l'avancement n'est-il pas le r�ve de tout appoint�, du jeune cadre plein d'avenir au plus modeste des lampistes. Eh bien, je crois que l'�ge avanc� est sans contredit l'�ge de l'avancement, donc d'un progr�s. Encore faut-il en prendre conscience. Essayons peut-�tre de poser (provisoirement) quelques jalons.
Parmi ceux-ci, la mise � la retraite marque �videmment une �tape d�cisive. Il n'est peut-�tre pas inutile de signaler que je suis pr�tre catholique et que je vis dans une communaut�. Cela �tant dit, la majorit� de mes ann�es (une fois boucl� le temps de formation) a �t� consacr� � l'enseignement au niveau secondaire. Administrativement, la mise � la retraite est automatique d�s les 65 ans. C'est donc sans surprise qu'un beau jour de juin 1991 je devins professeur retrait� avec tout juste l'autorisation de terminer le mois. Cela co�ncidait avec la fin de l'ann�e scolaire. Tout �tait donc pour le mieux, et mes parents avaient judicieusement programm� la naissance du futur enseignant que j'allais devenir.
Dans une communaut�, l'�ge de la retraite, s'il marque la fin d'une activit� officielle, est en revanche le temps d'une plus grande disponibilit�. D�j� plusieurs " confr�res ", en �voquant la date fatidique, avaient pronostiqu� : " Toi, tu n'auras aucune peine � t'occuper� " et c'�tait vrai, en principe. Outre les activit�s proprement sacerdotales (c�l�brations, pr�dications, aide spirituelle � divers groupes de formation religieuse), j'avais pratiqu� bon nombre de hobbies. Je n'ai pas encore eu l'occasion d'en parler, mais mentionnons rapidement que j'ai plus ou moins assid�ment pratiqu� le dessin et autres secteurs de cr�ation manuelles, la c�ramique notamment. Citons �galement, mais il faudra u revenir plus abondamment) l'animation et la participation � divers groupes de danses traditionnelles, o� j'avais investi pas mal de temps et d'�nergie.
On pourrait donc s'attendre � ce que l'heure de la retraite ait marqu� le d�but d'une production intense dans ces divers domaines. Eh bien, disons sans acrimonie, que la r�alit� a �t� tout autre ! Pourquoi cela ? Bien s�r, il y a eu quelques accros de sant�. Soyons justes aussi : l'�ge venant, on travaille peut-�tre moins vite, on a plus de peine � faire face � un horaire minut�. Mais surtout, le retrait� est cens� �tre disponible, particuli�rement dans des communaut�s. Alors, les projets pour telles ou telles r�alisations doivent souvent �tre ajourn�s � la suite d'une demande survenue � l'improviste. Ce n'est pas vraiment que le temps manque, mais il est, plus qu'avant, difficile � organiser.
Si je comprends bien, direz-vous, la retraite vous d��oit ! N'allez pas croire une chose pareille. Tout d'abord n'ayan jamais �t� un monstre d'organisation, l'impr�vu ne m'a jamais vraiment stress�. La diversit� des services qu'on me demande, au contraire, rencontre mon go�t tr�s vif pour la vari�t�. J'ai eu, au demeurant, l'occasion d'enfin pouvoir m'initier � la peinture, dans la tradition des ic�nes. C'est une technique exigeante, supposant une patience bien dans la ligne des moines qui l'ont mise au point. Mais l� encore, ce n'est pas le genre d'occupation que l'on peut exercer " � la sauvette ".
L'�criture, sans �tre quelque chose de tout nouveau pour moi, constitue un excellent d�rivatif, en m�me temps qu'une auto-analyse extr�mement b�n�fique. J'esp�re trouver assez de temps pour arriver � quelque chose de bien ! Le plus curieux, c'est qu'en cours de travail, on trouve toutes sortes de ramifications qu'il me semble utile de signaler, mais ce bruissement risque d'aboutir � un fouillis qu'il s'agira petit � petit d'ordonner.
Pour ce qui est d'une autre cons�quence de l'�ge, les in�vitables s�parations d'avec des �tres chers, j'ai v�cu une longue p�riode o� elles m'ont �t� �pargn�es. Certes, d�s l'�ge de six ans, j'avais eu le malheur de perdre ma maman. Ce fut un r�el d�chirement, mais quand m�me compens� par la tendresse d'un papa exemplaire et d'une tante c�libataire, qui consacra toute sa vie � le seconder. D'autre part, six ans, c'�tait peut-�tre trop jeune pour sentir r�ellement ce qu'aurait pu �tre ma vie, si maman n'�tait pas partie si t�t.
Tout autre fut la disparition de mon p�re. Il avait 84 ans et se trouvait depuis deux ans fort diminu� par une s�rie de thromboses, qu'il surmontait chaque fois, mais de moins en moins bien. Hospitalis� depuis quelques mois, il voyait venir la fin sereinement et m�me avec un brin d'impatience. Il nous quitta brusquement un samedi d'automne, deux minutes apr�s avoir dit au m�decin de l'�tablissement : " Ca va bien ", et apr�s que l'homme de l'art ait conclu au statu quo et n'ait rien vu � modifier dans le traitement. Certes, m�me si nous sentions que c'�tait pour lui une d�livrance, nous en e�mes tous beaucoup de peine. D'autre part, il nous laissait tant de souvenirs et si vivaces qu'il ne semblait pas qu'il nous e�t quitt�s tout � fait. C'�tait en 1972, � la veille des f�tes de Toussaint.
Tout autre fut la mort de mon unique s�ur Marie-Th�r�se, de trois ans ma cadette, en mars 1992. Depuis plusieurs ann�es elle avait du subir diverses interventions pour des cancers, dont on nous avait toujours pr�tendu qu'ils ne risquaient nullement de se g�n�raliser. C'est cependant ce qui arriva au cours de l'hiver 1961-62. La flamb�e d�finitive se d�clara en mars et ce fut alors extr�mement rapide. Par un soir de mars, elle nous fut enlev�e. Nous l'avons veill�e, son mari, ses trois fils Fran�ois, Philippe et Andr�, et moi-m�me, dans sa maison de Verlaine-sur-Ourthe, o� on l'avait ramen�e dans l'apr�s-midi.
Je passe sur la douleur bien compr�hensible de mon beau-fr�re et de mes neveux, celle de ses trois belles-filles �galement, qui avaient pu appr�cier ses extraordinaires qualit�s d'accueil et de d�vouement joyeux. Pour ma part, je le dis sans faux romantisme, ce fut tout � coup un grand vide ! Bien s�r, nos contacts n'avaient rien de quotidiens, mais s'�taient quand m�me multipli�s depuis mon retour � Li�ge. Les derniers mois au chevet de notre p�re nous avait aussi fort rapproch�s. Mais d�s que, au fil des ans, nos �ges avaient cess� de marquer une faille, la plus parfaite entente avait r�gn� entre nous deux. Que l'on n'aille pas croire � une �troite similitude de caract�re. Malgr� les liens de famille et bien que g�meaux tous les deux, nous avions des caract�res assez diff�rents et qui avaient d'ailleurs �volu�s dans des sens oppos�s. Enfant, j'�tais plut�t inquiet et prudent, Marie-Th�r�se primesauti�re et sans probl�me. Le mariage et la maturit� la transform�rent assez vite en m�re poule aggrav�e du fait que ses poussins avaient tout du caneton. De mon c�t�, la vie communautaire m'apprit tr�s vite � faire la part des choses et si, dans le fond, je suis rest� �motif, j'ai appris � d�velopper dans mes relations ext�rieures un optimisme qui n'est pas seulement de commande ! J'aime danser, jouer des pi�ces et avant tout me d�guiser. Ma s�ur est plut�t port�e sur la musique et le chant. Elle adore la montagne, je serais plut�t f�ru de la mer (elle n'a jamais pu nager, alors que sans �tre un Johnny Weissmuller, je me sens plus � l'aise dans l'eau que sur la terre ferme). J'adore cuisiner, ma s�ur, tout en veillant � une alimentation saine, ne pr�tend pas consacrer une minute de trop � la gastronomie et est fort capable de pr�parer un d�ner dominical (d'ailleurs excellent) en une demi-heure ! Paresseuse ? Certainement pas, mais elle pr�f�re de loin mettre beaucoup de temps � la couture, o� elle fait montre d'un souci des d�tails que lui envieraient bien des professionnels.
Et cependant, nos contacts ont toujours �t� marqu�s de la plus d�licieuse cordialit�. Cela tient surtout � notre capacit� � tous deux de s'int�resser � tout et � n'importe quoi. Toute esp�ce d'interlocuteur nous semble passionnant, pourvu qu'il ne soit pas taiseux et s'exprime autrement qu'en monosyllabes.
Voil� bien abondamment �voqu� celle que j'avais l'habitude de pr�senter comme " ma s�ur unique et pr�f�r�e ".
Pour revenir � notre propos particulier, disons que son d�part, outre la peine inh�rente � tout d�c�s, a terriblement rel�ch� les liens familiaux. Entre mon beau-fr�re, mes trois neveux et leurs �pouses, les relations sont amicales. Nous savons mutuellement appr�cier nos qualit�s et rigoler de nos d�fauts. Mais les sujets de conversation s'�puisent vite m�me si nous ne nous rencontrons qu'assez sporadiquement. Que dire des petits neveux et petites ni�ces, dont j'ai accueilli la naissance avec joie, mais pour qui je suis devenu pratiquement un �tranger.
Des cousins et cousines, j'en avais quatre du c�t� de mon p�re. Il m'en reste une. Le fr�re de ma m�re avait une famille extr�mement nombreuse. J'en vois encore deux, � l'occasion. Le cousin vient pour la premi�re fois de convoler en justes noces � 72 ans ! On aura de moins en moins � se dire !
Et des amis ? Bien s�r on en a. Nos communaut�s religieuses ne sont absolument pas les paniers � crabes ou les n�uds de vip�res que d�crit volontiers une certaine litt�rature. Mais d'ann�e en ann�e, c'est de plus en plus aux cimeti�res que j'ai l'occasion d'aller leur faire la conversation. Les jeunes compagnons ? Ce n'est un secret pour personne qu'ils ne sont pas tr�s nombreux. Ils sont surtout fort occup�s et si notre id�al reste bien le m�me, les moyens d'y parvenir diff�rent de plus en plus. Et si on s'extasie sur les miracles de l'informatique, au niveau de la communication, cela ne favorise certainement pas les contacts d'une g�n�ration � l'autre.
De nouvelles activit�s ? C'est plut�t la continuation de celles que la sant� me permet d'assumer, et ce n'est d�j� pas si mal ! je ne refuse aucun service qu'on me demande et ils sont vari�s ! Je suis comme les champignons. Je suis � qui me ramasse et si � ce m�tier on ne gagne pas lourd, on s'y marre bien !
XVIII
BONHEUR, MALHEUR !
Bonheur, malheur ! Voil� deux mots dangereux � manier, surtout si, au terme m�me du questionnaire, il faut �viter d'arriver trop vite � des conclusions. Essayons cependant de serrer de plus pr�s une r�alit� concr�te.
Dans l'ensemble, je crois bien avoir eu - jusqu'� pr�sent, et � 75 ans, ce n'est pas si mal - ce qu'on peu appeler une vie heureuse. Certes, les chagrins ne m'ont pas �t� �pargn�s. J'avais six ans lorsque maman est d�c�d�e d'une pneumonie, comme je crois l'avoir d�j� dit. Beaucoup d'�mes charitables m'ont parl� de mon malheur ! vous dirai-je que le mot m'a laiss� plut�t froid. Certes, j'ai eu sur le moment une �norme peine, raviv�e � intervalles r�guliers par telle ou telle circonstance fortuite. Lorsque par exemple je voyais mon p�re pleurer devant la tombe de maman, o� nous nous rendions au moins deux fois par mois, et que lui-m�me ne manquait pas d'aller pleurer tous les mercredis. Ou encore, quand le soir, dans notre chambre, j'entendais ma jeune s�ur pleurer en appelant sa maman.
Tout cela donc constituait une peine, dont l'ampleur ne m'�chappait certes pas, mais pour parler de malheur, il aurait fallu que je fusse capable � ce moment-l� d'en mesurer les cons�quences. Or, cela ne m'est arriv� que bien plus tard, vers la fin de mon adolescence, o� je pus enfin comprendre ce qui m'avait manqu�. Sur le moment m�me, la tendresse d'un p�re exemplaire, le bont� presque h�ro�que d'une tante qui a tout sacrifi� pour nous, la gentillesse de pas mal de gens, �mus par la douleur qu'ils devinaient en nous, tout cela fit de ma s�ur et moi des orphelins, bien s�r, mais � cent lieues de ces personnages quasi fantomatiques que nous pr�sentait une litt�rature doloriste encore vivace � l'�poque.
Ajoutons un �l�ment qui n'est pas sans importance. Nous avons grandi dans la crainte - la terreur - de peiner notre papa. La poindre tentative d'espi�glerie, de simple enfantillage m�me, nous valait r�guli�rement - bien plus sensible que la perspective du martinet ou du cabinet noir - la menace si souvent entendue : " Faites attention de ne pas faire de la peine � votre p�re ". Inconsciemment peut-�tre, nous sentions que la grande peine qu'il pourrait �prouver, c'aurait de nous sentir malheureux. Alors, le jeune �ge aidant, nous nous montrions plut�t des enfants heureux et cela sans beaucoup me forcer.
Pour ma part, j'ai eu la chance de mener une scolarit� sans probl�mes, d'ailleurs aid� par la comp�tence de toute une brochette de ma�tres qui ne rougissaient pas de ce titre encore en usage et se faisaient un honneur de le m�riter.
Des instants de bonheur ! Ils pourraient sembler bien pu�rils : les longues apr�s-midi d'�t�, o� avec mon p�re nous allions sur un bout de lande, enlever des cerfs-volants aux dimensions de plus en plus audacieuses. Plus tard, les premi�res brasses dans l'Ourthe encore bien limpide en ce temps-l� ! Encore une fois, les mille et une petites d�couvertes que me r�servaient la vie d'�tudes. Essentiellement curieux, servi par une bonne m�moire, je me laissais volontiers enchanter par tout ce qui �tait nouveau pour moi. Si l'on excepte les �tudes philosophiques (allez voir pourquoi elles ne m'ont jamais vraiment int�ress�es !), les longues ann�es studieuses en usage chez nous, ne m'ont jamais sembl� lourdes, mais peut-�tre encore plus par les contacts humains. Ceux-ci furent aussi largement dispens�s dans le cadre de mes activit�s d'enseignement et de mes fonctions liturgiques vari�es.
Des d�ceptions dans la vie ? Une seule qui vaille la peine d'�tre signal�e. Durant mes premi�res ann�es de vie religieuse, j'avais r�v� de faire " carri�re " au Congo. J'y ai m�me fait un s�jour de deux ans comme surveillant �ducateur. Revenu en Belgique pour terminer mes �tudes, j'appris assez vite que l'on comptait plut�t m'utiliser au pays. La nouvelle sans trop me surprendre me d�rangea surtout par la n�cessit� de changer assez radicalement mes centres d'int�r�t, mais le passage fut assez rapide et indolore. L'�tude des langues indig�nes c�da le pas � celle de l'allemand et bient�t le russe. L'int�r�t pour l'agronomie fit place � la passion pour le th��tre, le folklore. Bref, je ne crois pas avoir jamais offert le profil du d�plant�.
Alors ? Une vie p�p�re, bien proche de celle de l'imb�cile heureux ? Des deuils, j'en ai connu comme tout un chacun. Le d�c�s de mon p�re et de ma tante me frapperont certes, mais survinrent � un moment o� la s�paration s'av�rait de plus en plus in�vitable. Peut-�tre ai-je ressenti plus durement le d�part de ma s�ur, emport�e � 63 ans par un cancer qui depuis quelques ann�es lui laissait de moins en moins de r�pit. Cela marquait une r�elle rupture avec le pass�. Un beau-fr�re, des neveux et ni�ces, c'est bien, mais c'est diff�rent !
Et les amiti�s ! Qu'appeler ainsi, sinon comme dit Montaigne - je transpose de m�moire - toutes sortes d'affinit�s et int�r�ts communs par lesquels nos c�urs se rejoignent. Peut-�tre aussi mon caract�re vagabond m'a-t-il emp�ch� de trouver autre chose que de bonnes, chaudes, cordiales camaraderies, mais sans grandes r�sistances aux in�vitables s�parations qu'apporte la vie.
Alors ? Une recette du bonheur. Ce serait pr�tentieux de ma part de pr�tendre en dicter. Un franc-tireur peut-il discuter de strat�gie, un gargotier pontifier � l'instar d'un Brillat-Savarin, un braconnier jouer les grandes chasses ? Cueillir les multiples petits bonheurs qui se pr�sentent ! Bien s�r, le temps les fanera, mais les graines demeureront. Peut-�tre un jour germeront-ils � leur tour et le parterre sera sans doute magnifique.
TABLE DES MATIERES
EN GUISE DE PROLOGUE�
I. Trois colonnes � la Une - Un quiproquo � �claircir - Le berceau Hollandais - Un nouveau
Belge - La jolie couturi�re - Maria ET Antoinette - Enfin le bonheur.
II. Un petit coin excentrique - Au pied du terril - Les bons petits commerces - Un joli nid plein de charmes - Un conservatoire � domicile - D'aimables voisins - Sous le signe de l'hygi�ne - Le miracle du gaz - La f�e �lectricit�.
III. Une aimable propri�taire - De paisibles voisins - Pour r�parer un oubli - Un fructueux p�lerinage -Je ne suis plus seul - Pu�riculture appliqu�e - Elargissons le cercle - Un parrain exigeant - Un grand-p�re jovial - Un service sans servilit� - Maria ou la joie de vivre - La Tante Angeline - Aper�us linguistiques - Oncles et Tantes
IV. Des choses de l'esprit -Le sens du beau - Un drame en deux tableaux - Un sourire ambigu - M�lodies maternelles - Retour au gramophone- Rencontre avec le 7�me Art - Semences � tous vents - Tourisme et vill�giature - Incursions dans le monde du sacr�.
V. Li�ge � l'honneur- Ouverture sur le vaste monde - B�tail et gibier- Une carte magique - La gloire de ma m�re - Projets d'essaimage - Contacts avec le capital - J'ai vu un architecte - Briques et mortier - A propos de caf� - Un nuage de bon augure - Progr�s dans le sanitaire - Un r�ve de maman - Enfin chez soi !
VI. La ruche essaime - Petit plan des lieux - Un espace bien occup� - Laborieux dimanches - Un nouvel entourage - Bref interm�de scolaire.
VII. Les derniers beaux jours- Que Maman �tait belle - Petit aper�u m�dical -Des vacances impr�vues - Comme un coup de tonnerre - Une nouvelle vie - Le culte du souvenir.
VIII. Regard sur le cercle familial - L'oncle Auguste - les Brusseleers - La famille d'Angleur - Ceux de Sainte-Walburge - La cousine Henriette et ses descendants - F�licie et Oscar - Gant de velours mais main de fer.
IX. Les d�buts laborieux - Touches et ardoises - Initiation au porte-plume - Fiert� paternelle.- Ouverture sur l'Histoire - Ma communion " priv�e " - Une �quipe du tonnerre- Cat�chisme et Histoire Sainte- Noble Belgique� - Le drame de Marches-les-Dames- Une joyeuse Entr�e- Introduction � l'art choral - Aper�u linguistique - Une arithm�tique nostalgique.
X. ETRE PARENTS !
XI. UN PETIT SOUVENIR EN PASSANT (Clin d'�il � Beaumarchais)
XII. POUR RIRE UN PEU
XIII. SE VANTER UN PEU� !
XIV. LE NOVICIAT
XV. MA PROFESSION
XVI. LES CADEAUX DE LA VIE ?
XVII. L'AGE AVANCE !
XVIII. BONHEUR, MALHEUR !
TABLE DES MATIERES